J’accueille pour la première fois la contribution d’un invité, avec la chronique bien faite d’un texte récent. L’idée d’ouvrir ce blog à d’autres, aussi bien pour un rythme plus soutenu que pour toucher des textes qui ne m’auraient pas tenté moi-même, me travaille depuis quelques temps. L’occasion s’est présentée, et a été illico mise en œuvre - le lecteur.

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Le Débarquement de Normandie a fait couler des tonnes d’encre, et les ouvrages qui lui sont consacrés se comptent par milliers. Est-il pour autant inutile d’une part d’écrire sur ce sujet, et surtout de lire un nouvel avatar ? Certes non, car tout n’a pas été dit et la recherche historique se poursuit sur cet événement central de la libération de l’Europe de l’Ouest.

Force est de constater que l’Université s’est peu intéressé à ce sujet pourtant passionnant et c’est donc avec un intérêt non dissimulé que l’amateur d’histoire découvre en ce texte une prose académique sur ce sujet emblématique. Olivier Wieviorka, normalien, professeur à l’ENS de Cachan, spécialiste de la Seconde guerre mondiale et collaborateur régulier à Libération, a publié il y a 5 ans cet ouvrage de 450 pages se distinguant de tout ce qui a déjà été écrit sur ce sujet et avec une ambition d’historien propre à nous faire comprendre les tenants et les aboutissants d’une des grandes journées de l’histoire, comme il l’écrit en introduction de son livre.

C’est donc par un découpage classique en deux parties égales que l’auteur nous entraîne d’abord dans les affres des préparatifs et le contexte, puis dans le déroulement des opérations, le reste étant consacré aux notes, bibliographie et index.

Alors que dire de cet ouvrage ? Encore un tome sur un sujet rebattu, ou l’expression d’une nouvelle vision ? Un peu les deux, pour dire vrai. L’intérêt majeur de l’ouvrage réside dans l’analyse froide et objective de nombreuses données numériques et statistiques, basée sur les travaux anglo-saxons des vingt dernières années. Vous saurez tout des PNB des différents pays, des capacités de production industrielles, enfin des aspects économico-politiques, traités avec tout le sérieux que l’on attend d’un ouvrage de référence. Cette vision analytique est véritablement neuve et c’est en fait le point fort du livre. Aucun auteur ne s’y est auparavant aventuré, probablement du fait de l’immense travail de collationnement archivistique que nécessite ce développement.

L’autre intérêt de cet ouvrage est sa quasi exhaustivité. Tous les thèmes concernant les opérations sont abordés en profondeur, avec des chapitres politiques et économiques, je l’ai dit, mais aussi macro militaires, logistiques, industriels, jusqu’aux aspects médico-psychologiques. Les réflexions sont inédites, surtout sous une plume française. Le résultat est un tour d’horizon encyclopédique, qui tranche par rapport aux points de vue partiels des ouvrages concernant le Débarquement de Normandie.

En revanche, certains éléments de contexte sont omis, comme l’impact des autres fronts, et à commencer par la guerre à l’Est, et son importance dans la victoire alliée, lors de la campagne de 1944. La pression politique exercé par Staline et l’appareil diplomatique russe, ainsi que les opérations militaires à l’Est, véritable faucheuse à divisions allemandes sont pratiquement ignorées. Il aurait été intéressant de lire une analyse précise de l’influence de l’allié russe sur la genèse du plan et la décision d’entreprendre. La campagne de 1944 est ainsi abordée sans lien avec l’opération Bagration, lancée au moment du Débarquement et sans étudier quelles conséquences elle a pu avoir sur le déroulement des opérations à l’ouest du continent européen.

Certaines prises de position dans l’analyse sont originales, peut-être un peu trop marquées par des relents anti-américains, mais ont l’intérêt d’ouvrir le débat. Notamment le chapitre concernant l’entrée en guerre des Etats-Unis, et la « sourde oreille » de Roosevelt quant aux appels de la France et du Royaume Uni en 1940. C’est un débat toujours ouvert.

Par ailleurs, Olivier Wieviorka amène des conclusions intéressantes, parfois à l’encontre d’idées reçues, comme la réalité du taux de pertes Alliés au soir du 6 juin (bien moins élevé que les prévisions), ou le fait que l’administration américaine n’a jamais eu l’intention d’instaurer un gouvernement militaire en France. Ces affirmations sont appuyées sur des sources rigoureusement exploitées. A noter au surplus un chapitre intéressant sur les modalités et événements politiques liés à la campagne de France de 1944, où on lit pour la première fois dans un livre français sérieux (à ma connaissance) que les Alliés ont porté leur choix sur la 2e DB en partie pour des motifs raciaux. Il a fallu attendre plus de soixante ans pour cette révélation !

L’ensemble des apports et démonstrations s’appuie sur une impressionnante bibliographie, dont les références modernes, tirées de témoignages de témoins directs, ou bien encore de sources militaires ou politiques solides, permettent un renouvellement complet de notre vision sur cette opération. C’est du fiable, c‘est du sérieux. Et les notes sont infrapaginales, ce que je trouve plus pratique que d’aller feuilleter la fin de l’ouvrage à chaque paragraphe de lecture.

Pour la deuxième partie du livre (description des opérations), je suis un peu plus critique. En effet, même si l’auteur s’entoure toujours de références solides, la démonstration peine et la densité d’informations s’amenuise. Les opérations ne sont quasiment pas décrites, et vraiment, je m’attendais à mieux, sans vouloir faire de l’histoire-bataille. Surtout, le plus grand reproche que je ferais à l’auteur, c’est d’ignorer presque le camp allemand : sacrée performance que d’écrire 450 pages sur la campagne de France de 1944 sans presque évoquer les forces, faiblesses, l’organisation, les réactions, la stratégie de l’ennemi. Ici est la grande faiblesse du livre : le chapitre consacré à "l’autre côté de colline" n’aborde que des aspects très généraux et grand stratégiques, comme l’espionnage en vue de gagner les informations concernant « l’invasion ».

L’illustration cartographique est de qualité, sans être nouvelle puisque tirée directement de l’intéressant Atlas du Débarquement paru chez Autrement. Et de bonnes tables résument utilement les nombreux chiffres livrés par l’auteur.

En conclusion, l’ouvrage d’Olivier Wieviorka est la somme la plus réfléchie actuellement disponible en français sur le Débarquement de Normandie. Sa densité d’informations, son sérieux, son assise archivistique, ses références bibliographiques, offrent une excellente mise en perspective des problématiques liées à « la croisade en Europe », avec une compilation des derniers travaux internationaux sur le sujet, et ce malgré quelques impasses qui n’entachent en rien la qualité de la démonstration.

Très vivement recommandé.