couv_-_gat.png

Cette ambitieuse Histoire de la pensée militaire, regroupant 3 livres publiés de 1989 à 1998[1], remet chaque étape de la doctrine militaire dans son contexte social, en étudiant les travaux des principaux auteurs à la lumière de leur environnement personnel et culturel. Le texte est bien écrit, érudit, passionnant souvent: sa méthode structurée, ses analyses pénétrantes, ses conclusions argumentées sur Clausewitz ou Liddell-Hart, en font une lecture stimulante de bout en bout.

Lisant cette édition omnibus d’une traite, j’ai pu constater que, si l’approche et la méthode restent identiques, ce qui commence comme une histoire de la toute la pensée militaire perd peu à peu toute prétention plus large pour devenir l’étude de quelques auteurs. (d’ailleurs Gat n’a pas cherché à faire de conclusion ou de synthèse de l’ensemble). Quand on aborde le 20ème siècle, les impasses sont nombreuses, les sujets laissés de côté trop importants, et on en veut à l’auteur de n’avoir pas indiqué explicitement ce sur quoi il centrait maintenant son propos. Car, même sur ce périmètre progressivement réduit, le texte apporte beaucoup - il faut juste ne pas se laisser parasiter par le titre.

Et cette lecture étant un triple volume, la note qui vient est un peu plus longue que d’habitude.

La méthode

Azar Gat se concentre sur un objet précis avec une méthode cohérente. Il étudie la "pensée militaire" telle qu’elle est formalisée dans les publications, les traités, les études, et toujours ceux d’un auteur d’unique, d’un chercheur ou d’un philosophe s’étant consacré au sujet. Après quelques pages évoquant la Renaissance, son travail commence vraiment avec les Lumières de la France du 18ème siècle et s’étend jusqu’à la fin de la 2ème Guerre Mondiale. Il se concentre sur la pensée européenne, y compris celle venant de nombre d’auteurs tombés dans l’oubli, comme, pour simplement prendre les francophones, Guibert, le chouchou des salons parisiens époque Louis XVI, Jomini et ses interprétations des campagnes napoléoniennes, Henri Bonnal et Jules Lewal qui façonnent la doctrine d’avant 1914.

Le livre est porté par une méthode qui est un choix en soi, aussi bien en termes d’approche que par la façon rigoureuse et systématique dont elle est mise en œuvre. Pour Azar Gat, les écrivains ne peuvent être que des produits de leur temps et de leur culture. Il convient avant d’en discuter les idées de rappeler dans quel environnement politique, social, et intellectuel ils vivent. L’anachronisme est le piège que Gat veut éviter à tout prix. Avant d’aborder le contenu des idées, le livre consacre donc de larges passages à ce que je nommerais "l’esprit du temps". Après les Lumières, et en réaction à la domination française, se popularise dans les pays germaniques une approche des choses moins analytique, moins froidement rationnelle que l’héritage cartésien, à la fois moins ambitieuse intellectuellement mais plus proche de la complexité des faits. On ne peut aborder Clausewitz sans garder ceci en tête; et on ne peut apprécier les textes de Jomini sur Napoléon qu’en en voyant le lien avec les Lumières.

Le 19ème siècle voit ainsi deux courants intellectuels séparés se développer, d’une part ce qui se relie directement aux Lumières - où Azar Gat met par exemple les travaux de Mahan, sur la théorie navale -, d’autre part l’héritage du romantisme allemand, qui s’accorde sans mal aux théories matinées de darwinisme (la guerre comme l’application aux nations de la loi de survie du plus fort) ou à la perspective élitiste des années 1920 (les armées composées d’une élite de guerriers-techniciens). Une impasse est faite sur une troisième branche, qui irait de Engels à Toukhatchevski en passant par Lenine, et dont Gat parle trop brièvement pour être profond[2].

Mais, à toute époque donnée, il n’y a guère que quelques auteurs qui émergent. Il ne suffit pas de comprendre l’environnement pour voir une doctrine militaire se matérialiser. Le second pan de la méthode de Gat est ainsi de s’attacher à la biographie des auteurs pour comprendre leur éducation, leur formation et remettre dans le contexte de leur propre vie la rédaction et l’impact de leurs œuvres.

J’insiste longuement sur cette méthode puisqu’elle donne la clé du livre. Car malgré 850 pages de texte serré, force est d’admettre que l’on apprend peu sur la pensée militaire en tant que telle. Les thèses des uns et des autres sont rapidement résumées, mais, sauf exception, Gat ne les analyse pas, ne les commente pas, et surtout, met en parallèle des idées de différentes hauteurs, comme on va le voir. De même, si les campagnes militaires anciennes ou contemporaines aux auteurs sont souvent déterminantes dans leur pensée, Gat ne consacre pas son texte à les re-raconter - aux lecteurs d’être déjà familiers de tout cela.

Les prémisses

Le texte débute donc par les Lumières. Les auteurs français du 18ème siècle - de Saxe, Puységur, Guibert - constatent que, contrairement à d’autres disciplines, la pensée n’a pas encore déterminé les "lois immuables" derrière le phénomène militaire. Ils cherchent des "systèmes" scientifiques fondés sur de grands principes explicatifs. Ils n’aboutissent pas. Si on met de côté le cas technique des fortifications, il ne semble pas rester grand chose de ces efforts, sinon que la guerre, comme l’art, consistent à la fois en une série de techniques qui peuvent s’enseigner et en un "génie" qui n’appartient qu’au général. C’est ailleurs qu’émergent d’autres notions fertiles, comme l’idée de "ligne d’opération", cad la base du ravitaillement, qui vient de Henry Lloyd[3], puis les premières tentatives (complètement erronées) de la mettre en oeuvre chez Dietrich von Bülow.

C’est à Jomini, un écrivain suisse, que l’on doit la première synthèse sur la méthode napoléonienne. Azar Gat, qui rappelle combien les textes de Jomini, aujourd’hui largement oubliés, ont été diffusés et influents tout au long du 19ème siècle, applique complètement sa méthode sur ce cas. Le personnage est à la fois auteur et militaire autodidacte. Ses premiers travaux (en 1802) le font remarquer, il est recruté successivement par des états-major français et russes, et participe à quelques batailles. Il en tire ses traités les plus connus, et dévoue le reste de sa vie à en faire la promotion, rabaissant ou ignorant ses prédécesseurs et se prétendant le premier à tirer des enseignements militaires concrets. Il a la chance de vivre jusqu’à 90 ans - bien plus vieux que les maréchaux d’Empire ou que Clausewitz - au point d’être une autorité dominant le siècle, même s’il semble être le plus apprécié hors de France. Par exemple, les généraux américains de la guerre de Sécession mènent campagne, dit-on, "avec l’épée dans une main et un volume de Jomini dans l’autre".

L’idée principale de Jomini est que les manœuvres doivent d’abord permettre une concentration de force pour la bataille. Il est intéressant de s’interposer entre les armées ennemies pour les battre les unes après les autres ou, si on évolue sur les lignes extérieures, d’attaquer l’extrémité du déploiement ennemi. Le tout suppose initiative et mobilité, d’autant qu’il faut impérativement poursuivre l’ennemi défait par la bataille, pour l’anéantir. Par contre, le facteur moral est trop important pour vouloir théoriser quoi que ce soit au niveau tactique.

Clausewitz

Discuter Clausewitz semble incontournable pour quiconque écrit sur la pensée militaire. C’est que De la guerre, avec sa réputation d’oeuvre difficile, philosophique, avec ses contradictions et son caractère inachevé, et encore plus après que des générations l’ont cité, que les interprétations se sont multipliées, et même si ses messages s’avéraient sans intérêt, est impossible à ignorer. Gat le rappelle: Une bonne partie de la réputation de Clausewitz comme penseur profond vient de la confusion parmi ses interprètes. Dans un sens, Clausewitz ne peut jamais avoir tort ou être peu profond parce que personne n’est absolument certain d’avoir compris la vraie signification des idées de Clausewitz[4].

C’est que Clausewitz ne peut pas être compris sans appréhender le contexte qui a conduit à l’oeuvre. Et là, la méthode proposée fait des merveilles.

Gat montre la double influence sociétale qui touche Clausewitz. D’une part, d’avoir subi les guerres napoléoniennes et d’avoir vu la puissance militaire ainsi mise en oeuvre. Etant "du côté de celui qui s’est pris des baffes", Clausewitz retient la façon dont les armées françaises se focalisaient sur une bataille décisive pour détruire leur adversaire. Sa théorie met en avant l’importance de la concentration des forces et la recherche de la grande bataille, et est moins sensible à la façon dont les manœuvres ont conduit à cette bataille[5]. D’autre part, remettre le combat au centre de la problématique n’est pas que militaire: il faut aussi glorifier "l’épreuve de la guerre" dans ce qu’elle a de romantique: l’influence du mouvement philosophique allemand est manifeste. Quant aux thèses des Lumières, elles cherchent des "lois" mais admettent que celles-ci doivent être transcendées par le "sublime" d’un général: autant dire que leurs "lois" sont idiotes. En cernant les différentes influences, Gat permet de saisir aussi bien les innovations que le caractère circonstanciel des écrits de Clausewitz.

Le second temps de la méthode donne encore de meilleurs fruits. Etudiant la biographie de Clausewitz pas à pas, et en particulier dans chaque étape de la rédaction des textes, il parvient à reconstituer l’état d’esprit de l’auteur. Il montre la lucidité de Clausewitz quand celui-ci prend conscience qu’après avoir été le plus iconoclaste anti-théories, il se met lui-même à chercher une doctrine. Et il approfondit la crise intérieure de 1827: Clausewitz, qui déjà écrit quasiment tout son De la guerre, prend conscience en développant son fameux précepte de "guerre subordonnée au politique" que cela inclut la possibilité qu’il y ait non seulement des "guerres totales" mais aussi des "guerres limités". Or ces dernières ne réclament pas la destruction de l’ennemi ou la recherche de la bataille décisive. Clausewitz, qui a toute sa vie tenu à faire une oeuvre applicable et près de la réalité, est contraint de reprendre totalement son livre. Il meurt avant d’y parvenir.

Et c’est ce qui rend De la guerre si confus: le début et la fin du texte sont postérieurs à 1827, tandis que le reste n’a pu être corrigé. Il n’est donc pas pertinent de lire le texte comme un tout homogène. Et si on ajoute que les premières pages sont devenues terriblement jargonnantes, la confusion est totale. On comprend le pourquoi des interprétations contradictoires: le texte est juste in-compréhensible.

On conclut de cette démonstration pas à pas, amenée de façon passionnante, qu’il ne faut pas chercher trop d’éléments de doctrine pertinents dans De la guerre, ce texte massif, abscons, et incohérent car inachevé[6]. Et d’ailleurs Gat ne mentionne qu’en passant les innovations conceptuelles de Clausewitz - la notion de friction, le principe de perte de puissance d’une armée à mesure de l’attaque etc. -, tout comme il s’étend peu sur les limites des idées avancées[7]. Et analyser l’héritage de Clausewitz, discuter qui a correctement ou non compris, n’a plus de sens.

Un point frappant après Clausewitz est l’absence de nouvelles théories militaires: pendant toute une période, les doctrines ne sont plus réfléchies par des intellectuels mais par des praticiens, l’exemple type étant Moltke l’ancien. Gat applique de nouveau sa méthode mi-culturelle, mi-biographique, mais ses conclusions tombent quelque peu dans le vide. Il explique que Moltke perçoit l’impact de l’évolution de la puissance de feu, et profite avec pragmatisme des possibilités logistiques du rail pour déplacer ses troupes, mais s’il s’agit là d’aspects techniques qui, s’ils ont leur importance, ne s’accompagnent pas d’une réflexion de fond. Moltke le résume: Les doctrines de la stratégie vont rarement au-delà du premier niveau de bon sens; on ne peut guère les appeler une science; leur valeur est presque tout entière dans leur application concrète[8]. Faire correctement la guerre se résume à concentrer ses forces pour vaincre l’ennemi dans une bataille décisive, et il n’y a pas à ergoter sur la valeur de la défense ou de l’attaque. Au début de la guerre de 1870, l’ordre d’opérations de Moltke tient en quelques mots: se grouper et pénétrer en France pour battre les français; avancer dans la direction générale de Paris car c’est là qu’on sera presque certain de rencontrer l’ennemi[9].

Et c’est un des passages où Gat s’épuise. Quand l’angle biographique ou l’étude des auteurs ne donne rien, il essaie d’avancer par son autre versant, les évolutions sociales. On lit alors, dans un long développement, comment pour beaucoup la théorie de l’évolution peut s’appliquer à l’évolution des nations, et comment, en Allemagne en particulier, cela se traduit par une conscience aigüe qu’il faut grandir, dominer, ou mourir. Si cette dimension est bien réelle, elle n’est qu’une des multiples évolutions de la société. Et surtout, Gat ne montre pas son impact sur la pensée militaire: l’auteur décrit bien une influence qui amène la pensée politique vers la "guerre totale", mais on ne va pas au-delà de ces deux mots. Plus tard, quand Gat évoque dans une dizaine de pages "l’esprit du temps" des USA de l’entre-deux-guerres, il n’y a juste plus aucune conséquence militaire. Et plusieurs fois, dans les développements sur Douhet et Fuller, la description du contexte social est trop mono-dimensionnelle pour être convaincante. Par bonheur, tout ceci reste superbement présenté et fort bien écrit, mais le lecteur - qui en est à plus de 500 pages - constate que ce livre se laisse parfois emporter loin de son sujet. Progressivement, l’examen de la pensée militaire n’est plus systématique.

Après un brillant chapitre sur la doctrine navale, centré sur Mahan et Corbett mais donnant un aperçu des développements doctrinaux depuis le 18ème siècle, et un passage tout aussi passionnant sur le développement de la doctrine française d’avant 1914, où pour la première fois, devant le constat de l’infériorité numérique et matérielle se construit l’idée que la victoire dépendra du facteur moral, et que renforcer celui-ci passe par l’attaque à tout prix[10], Gat aborde le 20ème siècle.

Réhabiliter Liddell-Hart

Le dernier des volumes est seulement consacré à quelques auteurs. Il est regrettable que, présenté comme la continuation des précédents, il donne l’illusion de vouloir aborder l’intégralité de la pensée militaire. Les impasses sont importantes, la plus évidente étant que Gat saute par-dessus la première guerre mondiale en ignorant en quoi ce conflit a pu faire évoluer les conceptions d’avant-guerre ni quelles nouvelles doctrines ont pu y être pensées et testées. De la même façon, on ne trouvera rien sur les guerres coloniales ni sur les guerres "irrégulières" (guerrillas, soulèvement nationaux). Le choix d’étudier Fuller, Douhet et Liddell-Hart tient d’abord à ce que la méthode biographique de Gat s’y applique le mieux - if all you have is a hammer, everything looks like a nail. Tout autre développement doctrinal, par exemple au sein d’une académie militaire, ou empiriquement à mesure des manœuvres et des campagnes, ne peut être identifié. La superficialité des passages sur la pensée soviétique (et la totale absence de quelque influence d’origine extra-européenne sur les doctrines) tient à sans doute à l’incapacité de Gat à y cerner les aspects biographiques et sociaux. Pire, les militaires allemands ayant été d’abord des officiers opérationnels, plutôt à la tête de leurs divisions que devant leurs machines à écrire, Gat n’en parle presque pas, ou seulement pour les subordonner à Fuller/Liddell-Hart[11].

Mais enfin, sur Douhet, sur Fuller, la lecture de Gat est éclairante. Le rappel des temps glorieux de l’aviation, personnifiés par les prouesses de D’Annunzio pendant la guerre, s’inscrit dans le prolongement du futurisme de Marinetti et s’accorde avec le climat social croyant à l’émergence d’une élite de techniciens glorieux, le tout parfaitement congruent avec l’esprit du fascisme italien. En lisant Gat, on a la sensation qu’il est tout naturel que le premier théoricien de l’arme aérienne soit italien, avec Douhet, cet ingénieur rigoureux à l’ambition démesurée. L’auteur réussit son tour.

Fuller est discuté en détails: un autodidacte touche à tout, aux hauteurs éblouissantes et aux lacunes embarrassantes[12], dont les idées évoluent peu de livre à livre, et dont on garde l’impression, malgré les louables efforts de Gat, qu’il n’a été pertinent sur la théorie des blindés que par hasard. Son idée majeure est parfaitement analysée: placer l’arme blindée dans la continuation de la révolution ferroviaire. Le rail a mécanisé le déploiement des armées, les camions l’arrivée des troupes prêt du lieu de la bataille. Mais les combats tactiques se font encore à pied et c’est cela que le blindé va changer, d’une façon que l’ont peut anticiper en observant ce qui s’est passé grâce à trains et camions. En même temps, Fuller a ce raisonnement faux, mais largement partagé, que la mécanisation ou la sophistication des armes nécessite une armée d’élite dans laquelle la masse n’a pas de rôle, et l’on regrette que Gat ne se soit pas suffisamment concentré sur la pensée soviétique où cette erreur n’est pas faite[13].

Cela dit, l’essentiel est dans le demi-volume consacré à Liddell-Hart, dont Gat veut faire un penseur majeur de la pensée militaire. Voilà qui est ambitieux, car, dans l’imaginaire des historiens, Liddell-Hart est passé d’un statut d’autorité à celui d’escroc. Autant sa réputation pouvait être imposante dans les années 50-60, autant l’analyse de ses écrits, couplée à la mise en évidence de son comportement truqueur, mesquin et narcissique, l’ont complètement décrédibilisé. On est d’emblée curieux de voir comment Gat va s’en sortir[14].

L’ordre de présentation est d’une rare habileté. Pour commencer, Gat consacre de longues pages à tout ce que le "personnage" Lidell-Hart a de désagréable. Il n’omet rien des mensonges et manipulations du bonhomme. Il rappelle le narcissisme de celui qui prend dès ses 20 ans des notes pour ses biographes. Il insiste sur l’habitude déplorable de ne jamais citer ses sources, et de ne jamais reconnaître de qui il s’inspire. Il explique comment Liddell-Hart, en entretenant, après guerre une cour de jeunes historiens qu’il accueille et conseille, se garantit contre toute critique inédite. Bref, Gat montre sa lucidité et qu’il ne méfie de son objet. Mais avoir groupé ces aspects en un bloc lui permet tranquillement passer à la suite, cad au "contenu effectif des textes", sans se laisser parasiter par la personnalité de l’auteur.

Le jugement sur les premiers livres de Lidell-Hart, jusqu’en 1931, est sévère: ici du pur plagiat de Fuller ou de Corbett (sans les citer), là des textes sans originalité, enfin d’autres complètement dans l’erreur. (Gat passe quelques pages sur le Stratégie de Liddell-Hart, publié pour la première fois en 1929, et où une prose brillante ne cache pas longtemps les simplifications, les exagérations, le manque de rigueur, et, tout bonnement, les grossières erreurs). Le tour de force vient quand Gat décortique les points de vue de Liddell-Hart entre 1935 et 1939, en s’appuyant surtout sur les chroniques livrées au Times mais aussi sur nombre d’articles refusés. Il montre alors, point par point, de façon même un petit peu ennuyeuse[15], la pertinence des observations et déductions de Liddell-Hart, par exemple à quel moment et pourquoi il conclut qu’il faut une intervention des démocraties en Espagne, ou comment il comprend immédiatement l’impact de la disparition de la Tchécoslovaquie sur la capacité des français à résister aux allemands et donc sur la défense du Royaume-Uni. Comme tout ceci n’a pas directement à voir avec la pensée militaire mais plutôt avec la situation particulière du Royaume-Uni, on prend progressivement conscience que l’objectif est de redonner de la crédibilité à Liddell-Hart, de montrer que, passé toutes les sottises publiées précédemment, le bonhomme est en fait rapide, pertinent, intelligent.

Avoir démontré les qualités analytiques de Liddell-Hart permet à Gat, quand on en vient aux thèses des années 1939-40, de retenir l’attention du lecteur. Et c’est d’autant plus nécessaire qu’il s’agit du moment où Liddell-Hart se révèle en complet décalage avec l’époque. Dans les années 1920, recopiant Fuller, il a défendu l’arme blindée. Dans les années 1930, il a estimé (sans guère d’éléments factuels) que la défense avait trop évolué pour que l’attaque puisse fonctionner. Il poursuit alors en affirmant qu’il n’est pas possible d’obtenir la totale destruction de l’ennemi, sinon au prix de son propre suicide. L’erreur serait alors d’attaquer. Il faut juste s’organiser pour se défendre jusqu’à ce que l’adversaire comprenne qu’il n’arrivera à rien. La drôle de guerre, c’est cela qui est pertinent. Et pour l’Angleterre, cela signifie une flotte et une aviation de premier ordre mais sans besoin d’une puissante armée de terre. Et surtout, pas de mobilisation, pas de régime de guerre totale. Même, toute "provocation" - couper l’approvisionnement de minerai suédois, bombarder l’Allemagne, etc. - est contre-productive[16]. Si Gat souligne sans pudeur ces erreurs - d’abord que Liddell-Hart est totalement incapable de comprendre l’ambition fanatique et implacable de l’Allemagne nazie, ensuite que, justement, les anglais vont bel et bien mener une guerre totale allant jusqu’à l’anéantissement complet de leur adversaire - il fait remarquer que si on remplace "Allemagne" par "Union Soviétique", et si on se place quelques années plus tard, le programme de Liddell-Hart est en fait pertinent dans une stratégie de guerre froide.

Et là est la singulière conclusion de Gat: si Liddell-Hart a passé son temps à se tromper, c’est qu’il avait "une guerre d’avance". Il anticipait dans les années 1920 la puissance du blindé telle qu’elle s’est trouvée mise en œuvre en 1940-41. Il prévoyait à la fin des années 1930 le renforcement de la défense et la fin de la toute puissance blindée, ce qui se rapprochait un petit peu des combats de 1943-45, surtout à l’ouest. Il constatait au début de la guerre que, deux adversaires d’égale valeur s’affrontant, aucun des deux n’avait intérêt à provoquer l’autre, comme la guerre froide l’a montré (avec une nuance fondamentale, celle de l’arsenal nucléaire). Bref, Liddell-Hart, un génie incompris, et même, malgré sa vantardise et son ego, incompris par lui-même!

Conclusion

On le voit à la simple masse des réflexions qui précèdent, cette Histoire de la pensée militaire est un texte extrêmement stimulant. Le texte est sérieux de bout en bout, d’une érudition sans faille, et aussi à l’aise dans les détails que dans sa vue d’ensemble. Ses faiblesses mêmes - la façon dont le périmètre d’étude devient de plus en plus étroit à mesure que l’on avance, les raccourcis parfois gênant dans le contexte sociologique de l’entre-deux-guerres, la volonté trop appuyée de se faire remarquer par une thèse originale sur Liddell-Hart - sont des sujets de réflexion qui continuent à rendre la lecture intéressante. Un seul point d’attention: une solide culture générale est recommandée pour apprécier toute la richesse du texte.

Notes

[1] Respectivement: The Origins of Military Thought from the Enlightenment to Clausewitz (1989); The Development of Military Thought: The Nineteenth Century (1992); Fascist and Liberal Visions of War: Fuller, Liddell Hart, Douhet, and Other Modernists (1998)

[2] Gat ne semble pas tout à fait à l’aise avec le russe, mais on lui pardonnera puisqu’il lit visiblement aussi bien l’anglais, le français que l’allemand ou l’italien, sans parler de l’hébreu...

[3] Le seul penseur militaire anglais de quelque importance avant Fuller, affirme Gat

[4] Much of Clausewitz’s reputation as a profound thinkier has resulted from the confusion among his interpreters. In a sense, Clausewitz could never have been wrong or less than profound because no one could be quite sure that he understood the true meaning of Clausewitz ideas

[5] Gat précise que les français qui analysent les campagnes de Napoléon à la fin du 19ème siècle vont, eux, mieux comprendre la subtilité des manoeuvres d’approches, avec ses feintes et la capacité à se concentrer rapidement dans n’importe quelle direction. Il verront aussi que cela avait totalement échappé à Clausewitz

[6] Je n’ai pu m’empêcher de me demander quels autres livres avaient ce statut: oeuvres complexes, volontiers inachevées, impressionnantes, et entrainant moults travaux universitaires. Sans remonter aux textes religieux, quelques-uns mentionnés par les lecteurs: Don Quichotte, Un coup de dé jamais n’abolira le hasard, L’homme sans qualités, Les aventures d’Arthur Gordon Pym, Finnegans Wake, et une bonne partie de Thomas Pynchon. N’hésitez pas à ajouter les vôtres.

[7] sinon pour rappeler que si "la militaire est subordonné au politique", l’esprit du temps et donc la pensée de Clausewitz n’envisagent pas un instant que la direction de l’état et la direction de l’armée puissent être dans les mains d’individus en désaccord

[8] Cette phrase en français est ma traduction de Gat, donc une traduction de traduction. En anglais: The doctrines of strategy hardly go beyond the first propositions of common sense; one can hardly call them a science; their value lies almost entirely in their concrete application

[9] Mis en oeuvre avec une belle supériorité numérique, un excellent réseau ferroviaire et de bonnes communications, cela donne en effet des résultats décisifs

[10] On reconnait ici un point essentiel de toute la doctrine militaire japonaise

[11] De façon fort peu élégante, l’auteur indique plusieurs fois qu’il faut se référer à un autre de ses livres pour avoir les détails de l’influence des uns sur les autres

[12] dazzling heights and embarassing lows

[13] Au passage, le texte de Gat montre que cette idée d’une petite armée d’élite existe déjà fin 19ème siècle, et est une ultra banalité des auteurs des années 1920. Quand de Gaulle avance le même concept en 1934, il n’a strictement aucune originalité

[14] On a aussi fort envie de retourner sa méthode contre Gat, cad de se demander, dans la biographie de Gat, ce qui le pousse dans son dernier volume à proposer une thèse à rebrousse-poil sur un personnage aussi emblématique que Liddell-Hart. Il se peut que, dans sa carrière universitaire, Gat ait constaté qu’il lui fallait faire quelque chose de très original pour percer. Les deux premiers volumes de son histoire de la pensée militaire sont probablement le prolongement de son PhD (obtenu en 1986). S’il leur qualité ont certainement apporté crédibilité et succès d’estime, ils n’ont pas pu faire de Gat un nom connu dans la communauté universitaire. Approchant les 40 ans, Gat a pu vouloir chercher une thèse provocatrice, en bonne gestion de carrière. De même, c’est sans doute la localisation à Oxford et la facilité d’accès aux archives de Liddell-Hart qui ont pu biaisé son approche pour la rendre si britannique

[15] Le texte est parsemé de piques sur des détails visant un autre auteur, Mearsheimer, qui a été le premier à systématiquement détruire le mythe Liddell-Hart; pour le besoin de sa démontration, Gat doit à chaque fois se référer "au consensus des historiens" pour montrer que ce que dit Liddell-Hart s’avère pertinent, et c’est quelque peu lassant

[16] Comme le rappelle Gat dans une brêve incise, Lidell-Hart ira jusqu’à prétendre que ce sont les provocations alliées qui ont déclenché l’attaque allemande en France...