Toujours dans l'esprit collaboratif, nous échangeons les chroniques de livres publiés en anglais avec le site War Studies Publications, tenu par Olivier Schmitt, et lui aussi spécialisé sur une niche pointue. Les textes sont publiés sur les deux blogs à peu près au même moment.

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Une nouvelle version du maître ouvrage de Mary Kaldor, New and Old Wars, vient d'être publiée.

Depuis sa première publication en 1999, le travail de Kaldor a fondamentalement changé les champs des études sur les guerres contemporaines et de la sociologie des conflits. L'idée de base de Kaldor peut être résumée comme suit. A la différence des guerres européennes des XIXe et XXe siècles qui façonnent la pensée actuelle de la sécurité et venaient renforcer, dans l’ensemble, les États, les nouvelles guerres sont des guerres de déconstruction de l’État : taux de croissance et revenus fiscaux en baisse, érosion de la légitimité de l’État, privatisation de la violence. De plus, les parties prenantes au conflit (non plus motivé par des raisons géopolitiques et idéologiques mais mené au nom d’identités exclusivistes) visent explicitement les civils. Violations des lois humanitaires et des droits de l’homme ne sont plus des effets secondaires mais la méthode centrale du conflit violent. La distinction classique entre combattants et non-combattants s'estompe donc, et la logique même de ces nouveaux conflits met à mal les stratégies classiques des États pour les contenir, diplomatie et appareils militaires étant bien souvent dépassés par les situations. Kaldor s'ancre donc dans le courant ouvert par Van Creveld et son ouvrage sur la Transformation de la Guerre, mais en offre une analyse systématique là où Van Creveld esquissait les grands traits de la théorie.

Évidemment, cette thèse a été critiquée. On lui a reproché, entre autres, son insensibilité aux évolutions historiques (les guerres décrites ressemblent finalement beaucoup aux guerres précédant les conflits industriels du XIXe et du XXe siècles), sa sous-estimation du caractère politique des conflits étudiés, ainsi que des statistiques douteuses concernant les pertes subies par les civils lors de ces conflits. J'ai moi-même co-écrit pour le HCR une étude analysant les effets sur les populations civiles des conflits depuis 1990, et qui est en désaccord avec les conclusions de Kaldor. Dans cette troisième édition, Kaldor répond aux critiques sur sa théorie, et avance que l'Afghanistan et l'Irak sont des "nouvelles guerres" archétypales. On peut être en désaccord avec l'auteur, mais il s'agit d'un ouvrage incontournable pour tout étudiant des conflits contemporains. A lire et à méditer avec toute l'attention qu'il mérite.