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Les livres sur la défaite de mai-juin 1940 sont pléthore. J’en ai lu beaucoup. Jamais aucun ne m’avait autant surpris par la justesse de ses points de vue et la finesse de ses analyses. Un texte qui ouvre des perspectives de débats proprement passionnantes. Je vais donc vous parler d’un livre que j’ai beaucoup aimé, par contraste avec ma précédente chronique. En cela, on peut même qualifier cette Diagonale de la Défaite d’antithèse de Quétel.

Pourtant, plutôt spécialiste des Etats-Unis, Jean-Philippe Immarigeon n’est pas historien de profession. On le classerait plutôt comme polémiste, avec une formation de juriste qui transparaît ici ou là. C’est peut-être justement par sa non-appartenance au cercle des historiens qu’il arrive à une vision iconoclaste de la défaite de 1940.

L’auteur fait du contre-pied un art majeur. Le lecteur, habitué à lire des analyses courtes-pattes sur la bêtise du monde politique d’avant-guerre et des généraux benêts, apprendra avec grande surprise qu’on peut voir dans la défaite de 1940 d’autres causes que celles ressassées par Vichy et reprises à l’emporte-pièce depuis 70 ans. Immarigeon fait donc fi des aspects politiques et sociaux privilégiés jusqu’à présent, pour se concentrer sur les thèmes militaires en incluant les aspects industriels qui paraissent expliquer suffisamment la défaite de 1940.

La doctrine de l’armée française avait une guerre de retard ? Son organisation est pourtant considérée comme un modèle, est copiée dans le monde entier, y compris aux Etats-Unis, qui s’en inspirent, notamment avec le concept novateur de la « bataille conduite »[1]. Le chapitre concernant les chars est un pur bonheur. L’auteur y rappelle ce qui devrait être une évidence pour tous : avant 1940, l’arme blindée n’avait pas fait ses preuves. Et si l’on met en avant la puissance de l’arme blindée dans la Seconde guerre mondiale, c’est rétrospectivement, à la lumière des événements de mais-juin 1940.

Pourtant, pendant le premier conflit mondial, passé le moment de surprise des premiers engagements, les Allemands avaient mis en place un certain nombre de contre-mesures efficaces afin de restreindre grandement la puissance de l’arme blindée. Les chars tombaient en panne, ils étaient vulnérables à l’artillerie et souvent, les destructions du terrain leur étaient fatales. Surtout, ils n’eurent pas l’effet décisif qu’on leur prêta et l’auteur rappelle que c’est Ludendorff, grand inspirateur d’Hitler, qui le premier évoqua « une masse de chars irrésistible » dès 1918 afin de donner des raisons à la défaite allemande de novembre 1918. En outre, le grand conflit de l’immédiat avant-guerre, la guerre d’Espagne, n’avait pas du tout démontré une domination quelconque de l’arme blindée alors que le rôle de l’aviation était apparu bien plus éclatant.

Tout ceci n’avait pas empêché la France, comme l’Angleterre, l’URSS ou les Etats-Unis de développer une arme blindée, avec des technologies bien supérieures aux allemands (les armements de ses derniers ne reprenant le dessus qu’à la fin 1942). Surtout, l’auteur montre bien que les doctrines d’emploi respectives étaient similaires d’un camp à l’autre; et que ce n'est que quelques mois avant le choc de mai 1940 que quelques officiers isolés ont, en Allemagne, développé une tactique tout à fait opportuniste, appelée à devenir une doctrine à part entière a posteriori.

Autre point intéressant, l’auteur décrit l’effort industriel significatif de la France dans le domaine militaire, un aspect généralement minoré, sinon carrément occulté, avec force détails sur les réussites nationales dans cette matière. Évidemment, si cet effort était bien lancé, quoi qu'en disent les tenants de la "déchéance nationale", il lui fallait encore du temps pour atteindre un niveau suffisant.

La Diagonale de la Défaite est un livre anti-clichés sur la campagne de 1940. Et l’auteur y va au marteau-piqueur, au rouleau compresseur ou au marteau pilon, c’est selon. Mais ce que l’on apprécie au plus haut point, c’est l’argumentation, à la fois basée sur des analyses serrées et une érudition remarquable. Les références, instructives, pertinentes, sont tirées de tous les stratèges qui ont pensé la guerre dans l’histoire, jusqu'aux auteurs antiques, et illustre le propos magnifiquement. Immarigeon a raison d’aller chercher loin des éléments de réflexion qui éclairent mieux cette douloureuse période de l’histoire de France.

On l’aura compris, chez Immarigeon, point de décadence des élites et encore moins de théories complotistes pour expliquer la défaite de 1940. Le personnel politique et les militaires européens, pas seulement français, ont été dépassés par la vision « barbare » de la politique, de la diplomatie et de la guerre portée par les nazis. Ajoutons une pincée de hasards, de coups de malchance bref de ces aléas dont notre monde moderne ne veut plus entendre parler, par volonté de contrôle maximum, et voilà la catastrophe de mai-juin 1940. Bien sûr, résumée ainsi, la thèse pourra paraître assez simpliste, et on peut parfaitement ne pas être d’accord avec l’auteur. Mais le raisonnement se tient, d’autant qu’il est argumenté de manière solide.

Alors, La diagonale de la défaite, le livre parfait pour expliquer ces événements tragiques de 1940 ? Hélas, hélas, hélas. Mais pourquoi Jean-Philippe Immarigeon a-t-il voulu faire de ces pages brillantes un pamphlet contre la stratégie américaine des années 2000 comme en témoigne le sous-titre du livre : « De mai 1940 au 11 septembre 2001 » ? Un « sus au Pentagone », un « G.I go home » ? Tout ça pour ça ? L’auteur établit de ce fait un parallèle entre la situation en 1939-1940 et la situation des troupes américaines en OPEX, pas forcément entièrement faux ni totalement absurde, mais trop souvent outrancier. Ce discours nuit considérablement au livre, en atténue la portée. On ne peut s’empêcher de se dire que c’est dommage car nombre de chroniqueurs se focaliseront sur la charge antiaméricaine plutôt que sur les chapitres lumineusement explicatifs de la campagne de 1940.

Directement à l’opposé de L’impardonnable défaite de Claude Quétel, Jean-Philippe Immarigeon livre un ouvrage salutaire, érudit et pertinent sur la campagne de 1940 avec des passages prodigieusement intéressants et une perspective par instants révolutionnaire. Un livre à recommander pour tous ceux qui veulent prendre du recul sur le sujet, sortir des arguments émotionnels ou des redites historiographiques autour d'une supposée décadence politique et militaire de la France.

Indispensable.

Note

[1] La bataille conduite ou méthodique (on parlerait aujourd’hui de bataille managée) est un concept datant de la Grande Guerre. Le commandement français, sous la houlette de Foch qui l’avait introduit dans son ouvrage novateur publié en 1909 : De la conduite de la guerre, la manœuvre pour la bataille, invente une manière de gérer la bataille en tenant compte de tous les paramètres engagés. On tient compte non-seulement des fonctions militaires, mais aussi de la logistique, des effectifs, de l’administration de guerre. Ce qui implique la lenteur dans l’offensive afin que tous les paramètres soient au vert pour avancer. Une doctrine appliquée à la lettre par l’armée américaine en Europe avec le principe du "broadfront", cher à Eisenhower