Chronique publiée en échange avec War Studies Publications (profitons de sa boulimie de lecture!)

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Le but de cet ouvrage est d'explorer les phénomènes contemporains d'innovation militaire, en portant une attention particulière à la différence entre l'anticipation et l'adaptation.

En particulier, l'ouvrage analyse l'impact de la Révolution dans les Affaires Militaires introduite par les technologies de l'information (IT-RMA) sur l'innovation dans les forces armées. Selon les tenants de l'IT-RMA, une combinaison d'avancées technologiques modifie la conduite de la guerre. Les progrès en matière d'acquisition de l'information contribue à lever le "brouillard de guerre" et les nouvelles technologies dans le domaine du traitement de l'information permettent de réagir très rapidement à tout changement de situation tactique pour délivrer des feux de plus en plus précis et mortels. Les éditeurs avancent, probablement avec raison, que les débats autour de cette notion d'IT-RMA ont été structurants pour les forces armées occidentales depuis les années 1990.

L'ouvrage suit un découpage linéaire. Deux chapitres introductifs servent à poser les bases du débat: le célèbre historien militaire Azar Gat revient sur les "révolution militaires" qui ont eu lieu depuis le 19e siècle (et il en identifie trois principales), et un chapitre théorique plutôt bien fait pose la question de la nature de la doctrine, ainsi que de son utilité.

Ces deux chapitres introductifs en précèdent trois qui illustrent le côté "anticipation" de l'innovation militaire. Stephen Rosen discute l'impact de l'office of net assessment comme initiateur intellectuel de l'IT-RMA, et Antulio Echevarria montre comment la théorie militaire américaine a adopté cette nouvelle idée. Un chapitre très intéressant montre comment la Chine a développé sa propre RMA.

La partie suivante, composée de deux chapitres, introduit la notion de "Other RMA" (O-RMA) en montrant comment un "petit" pays -en l’occurrence la Norvège- a traduit l'IT-RMA venue des Etats-Unis dans sa propre doctrine et organisation des forces armées. Cette transposition s'est faite sans aucun regard critique, et n'est pas sans rappeler la manière dont Tsahal a adopté les principes américains, avec le résultat que l'on sait en 2006. Le second chapitre montre comment les adversaires potentiels des Etats-Unis se sont réformés, en particulier après la guerre du Golfe de 1991. Ainsi, les auteurs discutent l'innovation militaire des "autres", en particulier au Moyen-Orient, où des États comme la Syrie, l'Irak et l'Iran mais aussi des groupes armés comme le Hamas et le Hezbollah ont spécifiquement tenté de contrer la guerre technologique menée par les Etats-Unis. Le chapitre est excellent, et montre les fondements de ce que l'on appelle aujourd'hui la "guerre hybride".

La partie suivante passe au côté "adaptation", ou comment les réalités du terrain ont un impact sur la réforme des forces armées. Theo Farrell enquête sur l’adaptation des forces britanniques dans la campagne du Helmand, et James Russell montre comment les forces américaines ont commencé à pratiquer la contre-insurrection entre 2005 et 2007 dans les provinces d'Anbar et de Ninewa en Irak. Le dernier chapitre est une charge violente contre les thuriféraires de la RMA, qui idéaliseraient la Blitzkrieg allemande de 1940 pour servir leurs théories. L'auteur avance qu'aucune réflexion utile sur la RMA actuelle ne peut sortir de cette fausse comparaison historique.

Les directeurs de l'ouvrage concluent en discutant la dialectique de l'anticipation et de l'adaptation: née comme une doctrine de guerre dans une logique d'affrontement contre l'Union Soviétique, l'IT-RMA a été promue en temps de paix pour satisfaire un certain nombre d'intérêts bureaucratiques. Evidemment, elle a suscité des réactions pour la contrer, qui se sont traduites par des engagements difficiles pour les forces occidentales, lesquelles ont bien été obligées de s'adapter. Ce phénomène rappelle bien évidemment les lois d'actions réciproques de Clausewitz.

L'ouvrage est en fait un mélange de chapitres exclusifs et d'articles publiés dans des revues académiques, en particulier le Journal of Strategic Studies, ce qui aurait pu être l'une de ses principales faiblesses. Néanmoins, les éditeurs ont réussi à créer un ensemble cohérent et équilibré. On peut regretter l'absence de chapitre sur l'innovation en Israël ou en Russie, ce qui est surprenant étant donné que Dima Adamsky est l'un des éditeurs. De plus, les chapitres introductifs et conclusifs laissent le lecteur sur leur faim. Il manque une théorie générale de la dialectique entre anticipation et adaptation, et l'on regrette que les auteurs n'ancrent pas plus leur réflexion dans les études de théorie stratégique. Clausewitz n'est pas cité, alors que ses lois d'action réciproque auraient pu constituer une excellente base, et les auteurs n'ont apparemment pas entendu parler de Colin Gray. C'est malheureusement souvent la loi de ce genre d'ouvrages collectifs que de disposer de bons chapitres, pris isolément, mais sans cadre théorique. Les directeurs ont probablement fait de leur mieux pour créer un ensemble cohérent à partir de ces différentes contributions.

Au final, le livre offre une excellente collection de chapitres sur divers aspects de l'innovation militaire, et intéressera tous ceux qui travaillent sur ce sujet et sur la RMA. Il permet de poser les bases empiriques d'un travail d'articulation entre anticipation et adaptation, dont la théorie sera, on l'espère, développée dans d'autres travaux.