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Ce texte porte sur la politique d’occupation de l’armée japonaise immédiatement après la fin des opérations militaires, entre fin 1937 et mi-1938. Sujet complexe, jamais traité, et ici avec une recherche au fin fond des sources japonaises comme chinoises; mais texte ennuyeux et dont les analyses et la perspective restent limitées: l’archétype du volume dont il vaut mieux se contenter du résumé.

Timothy Brook a enquêté sur la façon dont les autorités japonaises administrent les territoires sous leur contrôle. Il centre son propos sur la vallée du Yangtsé entre Shanghai et Nankin. La zone est envahie entre Octobre et Décembre 1937, l’armée japonaise accompagnant son avance d’une tristement célèbre série de pillages et d’exactions culminant dans le sac de Nankin. Les troupes sont suivies, quelques jours après leur passage, par des cellules de "pacification" qui tentent de refaire marcher le quotidien.

Brook donne le détail de l’état des sources disponibles à l’historien d’aujourd’hui: quasiment rien. Quelques rares archives, un rapport envoyé au Japon par une équipe locale, des articles de journaux, parfois quelques documents officiels écrits en chinois sous la dictée des japonais[1] . Les sources secondaires sont à l’avenant: un témoignage publié par un agent japonais en 1943, les mémoires d’un habitant éduqué sorties en Chine en 1949, et les témoignages des occidentaux de Nankin. Bref, Brook n’a que des indices éparpillés, et montre comment il ne peut écrire qu’une "histoire en pointillés". On regrette toutefois que ce point, exposé en détails en introduction, soit systématiquement répété devant chaque source, le livre accumulant les "les sources ne disent rien de plus" ou d’étranges interventions à la première personne quand il faut supputer tel ou tel détail.

La description du projet japonais est intéressante. L’idée est d’employer quelques civils japonais connaissant un petit peu la Chine par leur travail auprès de la compagnie ferroviaire de Mandchourie[2]. Dans chaque comté, ils doivent mettre sur pied un "comité local" chargé de l’administration (voirie, état-civil, impôts, écoles etc.) en se basant sur les meilleurs représentants locaux, cad sur des habitants ayant l’autorité et les compétences adéquates. Si l’objectif de déléguer l’administration à des relais chinois est naturel, le faire "par le bas", via une myriade d’entités décentralisées et auto-administrées, ne l’est pas[3].

Brook propose ensuite 5 études de cas reconstruites à partir de ses quelques sources. Il évoque aussi bien Shanghai et Nankin qu’une zone rurale ou une autre péri-urbaine. Ces chapitres entrent dans le détail des histoires locales dans un texte poussif, qui nous tombe des mains toutes les quelques pages. C’est que l’auteur note tout ce qu’il a pu trouver sur sa zone d’enquête, même si c’est loin de son thème. Trop heureux d’avoir pu découvrir un fait, il ne peut s’empêcher de le rapporter, et ne sépare donc pas l’important de ce qui devrait est mis dans les notes de bas de page.

Qu’en tire-t-on néanmoins? D’abord le côté absurde de la mission de pacification une fois rappelé le comportement de l’armée japonaise, terrorisant la population, pillant systématiquement[4], brûlant enfin l’ensemble des habitations. Ensuite l’impossibilité d’identifier et de recruter ceux des chinois qui auraient le profil pour mener l’administration. Les notables ont pris la fuite, il ne reste que quelques opportunistes, voyant dans l’occupation l’occasion de prendre des responsabilités auxquelles leur incompétence ne leur donnait pas accès auparavant. La revanche des médiocres, pour reprendre le mot de Desnos.

Une des études de cas se penche sur les coûts de l’occupation, ou du moins ceux liés au fonctionnement des "comités locaux". Après la dévastation des combats et des pillages, l’économie locale est en lambeaux et il n’existe quasiment plus de sources de revenus. On voit vite que, pour le Japon, il n’y a strictement aucun profit à tirer des territoires occupés, et encore moins pour soutenir l’effort de guerre. Mais Brook, dans sa conclusion, passe abusivement d’un cas particulier au général pour affirmer que ailleurs et plus tard, ce serait la même chose.

Je laisse de côté les passages où Brook détaille les interprétations psychologiques poussant à la collaboration. Si elles sont décrites à peu près clairement, en tentant surtout de ne pas biaiser le sujet avec les émotions de l’historien, la conclusion en est simplement que "tout cela est compliqué". Peut-être le plus intéressant est que, pour quiconque se penche sur la collaboration, les cadres de réflexion historiques viennent d’abord de l’histoire de Vichy. On se s’attendait pas, dans un volume sur la guerre sino-japonaise à ce que les historiens de référence soient Pierre Nora, Robert Paxton ou Henry Rousso.

Notes

[1] On apprécie que Brook puisse d’une part lire le chinois de l’époque, et d’autre part reconnaître quand les tournures grammaticales viennent directement du japonais, et que donc celui qui écrit n’est en aucun cas un chinois...

[2] qui est, rappelons-le, une sorte d’administration civile de Mandchourie occupée depuis 1931, et dont les fonctions vont en pratique bien au-delà de la gestion du fret ferroviaire

[3] Les japonais changeront de politique dès mi-1938, décidant la nomination de sortes de maires par l’administration centrale. Le livre ne traite pas de ce revirement, ni de la collaboration d’Etat de Wang Jingwei à partir de 1940

[4] les soldats fouillent chaque maison, reviennent le lendemain et recommencent des fois qu’ils auraient oublié quelque chose, reviennent encore le jour d’après, etc.