couv_-_ardant.PNG

On se demande bien comment cet texte a pu avoir eu une grande influence lorsqu’il est paru vers 1880. Le lire aujourd’hui est une déception: idée unique répétée sans cesse, analyse superficielle, ton amer, rien de constructif.

Il est vrai que l’ouvrage, publié 10 ans après la mort au combat de l’auteur, est inachevé; que l’on a simplement compilé 150 pages de fragments; que l’auteur avait fait circuler un questionnaire original auprès des officiers français, dans un premier essai de méthode sociologique; que le style alerte a pu impressionner.

Et puis, Ardant du Picq s’intéresse à un aspect souvent négligé par la pensée militaire: ce qui survient au moment précis où les troupes se rencontrent. Il évoque les batailles antiques, et déduit des récits que l’énorme différence entre les pertes du vainqueur et celles du vaincu venait de ce que l’un finissait, la peur au ventre, par fuir, et par se faire massacrer dans le dos[1].

Dans le combat moderne, quand l’assaut est donné, les soldats doivent se disperser pour ne pas être de trop belles cibles offertes aux fusils ennemis. Vite hors de vue de leurs officiers, nombreux sont qui se trainent, se laissent tomber, se cachent: l’instinct de survie prend le dessus. Il est heureux quand 1 homme sur 10 parvient jusqu’aux positions ennemies. Mais c’est alors cet ennemi qui est pris de peur et s’enfuit. Le même phénomène, à quelques variantes près, se produit avec la cavalerie qui, si on regarde son action de près, n’est jamais vraiment au contact de l’adversaire, sinon pour pourchasser les fuyards à pied. Avec tout cela, "l’effet de choc" n’existe pas: tout n’est question que de peur ou de résolution, de moral.

C’est cette idée qui est rebattue sur chacune des pages sans que les analyses aillent au-delà. Tout le temps, chaque section, la même conclusion: le moral est fondamental, c’est la seule chose qui compte, le reste est simple question d’entrainement, ou sans importance (ligne ou colonne: qu’importe, sinon pour leur impact sur le moral). Comme le texte est inachevé, les exemples historiques qui pourraient appuyer la démonstration ne sont pas développés et seulement mentionnés entre parenthèses. Et le ton assertif, sec, répétitif, outré par moments, donne l’impression d’entendre quelqu’un se parler à soi-même[2]. On a vite envie de laisser l’auteur à ses monologues intérieurs.

Eparpillées dans le texte s’ajoutent de vertes critiques des officiers supérieurs, ces généraux qui n’y connaissent rien, qui "n’ont rien vu", et sont incapables de se comporter au combat, ne sachant commander, n’ayant pas de sens tactique, et d’ailleurs de tactique pour les français il n’existe plus. Ces plaintes anecdotiques, qui sentent bon les idées reçues, ont l’amertume de l’officier intermédiaire subissant les petites vexations de la vie militaire, et n’apportent rien au texte.

De cette importance du moral, Ardant le Picq ne tire aucune conclusion pratique. Sa réflexion n’inclut pas la moindre piste de recommandation, sinon qu’il faut faire sans cesse l’appel pour ne pas tenter les hommes de se cacher du combat - bref, de l’importance de la gendarmerie des armées...

Notes

[1] Ardant ne remet pas en cause l’exactitude des sources antiques, même si elles indiquent un rapport de 1 à 100 entre les pertes des deux camps

[2] Dans le plus pur style du théâtre de Thomas Bernhard...