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Il est difficile de faire un livre intéressant sur un sujet secondaire comme le Moyen-Orient dans la seconde guerre mondiale, sans tomber dans l'imprécatoire ("la zone est majeure et personne ne l'a vu jusqu'ici") ou le sensationalisme ("le grand complot nazi caché"). Destremau écrit un texte sérieux et recherché, mais auquel manque une quelconque thèse. Il s'embrouille parfois et échoue dans ses tentatives d'élever le sujet ou de donner une synthèse perspicace.

Le texte raconte le Moyen-Orient par une série de monographies par pays - Egypte, Irak, Syrie, Palestine, Iran - juxtaposées à mesure des événements militaires. Destremau se concentre sur la politique et la diplomatie en montrant, à chaque fois que possible, le point de vue des autorités locales ou des mouvements autonomistes. Ce point de vue est original et intéressant, bien moins banal que les campagnes militaires (ici juste rapidement résumés). Par exemple, au lieu de nous raconter, mi-1942, les combats avant et après la chute de Tobrouk, Destremau évoque la vie du Caire, les plans d'évacuation de l'Egypte, la destruction planifiée des infrastructures, le jeu diplomatique du souverain Farouk à l'idée que les anglais puissent quitter les lieux. Ou encore, sur l'Irak, il montre bien comment les putchistes d'Avril 1941 tentent longtemps d'être reconnus comme fidèles aux anglais sans voir qu'en face la puissance impériale compte les écraser sans état d'âme. Il évoque les pérégrinations du grand mufti de Jérusalem à travers la zone puis en Allemagne en voyant bien que l'influence et le pouvoir de celui-ci sont inexistants.

Mais la structure "par pays" a une faiblesse essentielle: elle omet toute perspective complète sur la politique étrangère des grandes puissances avec lesquelles chacun des pays du Moyen-Orient interagit. Ce n'est qu'en pointillés, une petite touche à chaque chapitre, que sont évoqués les enjeux, les doctrines (ou l'absence de doctrine), les limites ou les contradictions internes des politiques arabes des alliés ou des axistes. Quelques chapitres transverses auraient permis de cadrer les récits ou les analyses, d'éviter répétitions ou contradictions, et de tenter une synthèse[1].

Le problème est d'autant plus manifeste que certains passages sont très embrouillés, abusant du flashback, et faisant de regrettables impasses. S'il peut être élégant, pour présenter un nouveau sujet, de commencer par une anecdote haute en couleurs avant de revenir en arrière - ainsi aborder l'Arabie Saoudite par la rencontre de 1945 entre Roosevelt et le Roi avant de remonter aux relations diplomatiques du pays depuis les années 1930 -, les aller-retours au sein de la trame narrative perdent le lecteur. On trouve occasionnellement des passages concernant un pays dans le chapitre portant sur un autre[2], et les épisodes d'importance peuvent n'être décrits que tardivement (ainsi de l'ultimatum anglais aux roi d'Egypte, en février 1942).

Au niveau micro, certains chapitres de Destremau paraissent obscurs. Par exemple, en Irak, l'auteur veut montrer que les anglais engagent les opérations militaires alors qu'une intervention de l'axe n'a pas encore eu lieu. Il a sans doute raison, mais voici l'ordre dans lequel le texte présente les choses: les anglais ouvrent le feu le 4 mai; les allemands décident d'envoyer leurs avions le 3 (les anglais auraient donc agi juste à temps), ces avions décollent le 6, l'accord de Vichy pour passer par la Syrie est obtenu le 5; mais depuis le 10 avril, un mois avant, les allemands ont autorisé la fourniture d'armes aux irakiens. Le lecteur se perd. Et si l'on bien suit les hésitations italo-allemandes, on fait étrangement l'impasse sur le processus de décision anglais. On ne sait pas, par exemple, d'où vient l'instruction qui ouvre le conflit, en ordonnant aux troupes anglaises de la base près de Bagdad d'attaquer les troupes irakiennes positionnées autour d'elle. La confusion des propos masque quelques impasses[3].

En fait, l'auteur rate la dimension "au long cours". La difficulté est que, malgré toutes les affirmations quant à l'importance de cette zone, le Moyen-Orient n'est qu'un théâtre mineur dans le conflit mondial. Pour en écrire une histoire intéressante, il aurait fallu "traverser" la seconde guerre mondiale, montrer la transition entre la situation avant-guerre et au début de la guerre froide, et ne faire des quelques combats que des péripéties. Or, le livre fait le choix inverse: le récit cesse en même temps que les opérations militaires. On ne s'intéresse à l'Irak que jusqu'au printemps 1941, à la Syrie jusqu'à la capitulation des vichystes, à l'Egypte jusqu'à El Alamein. Tout ce qui se produit après est laissé de côté[4].

N'ayant donc pas évoqué de façon structurée le point vue des grandes puissances, et cessant l'étude de son sujet vers 1942, on comprend que les conclusions ou tentatives de synthèse de Destremau éparpillées dans les chapitres restent superficielles - d'ailleurs trahies en cela par clichés ou style journalistique, "relacher la pression sur la Turquie", "impact stratégique indéniable", "victoire au goût amer", "pavé dans la mare", "bond en arrière", "premier coup de boutoir" etc.

Au bout du compte, sur un sujet peu il est vrai peu fertile, le livre donne quelques éléments épars. Il réussit un chapitre ici ou là, mais reste un texte mineur, dispensable, et sans influence.

Notes

[1] A la fin du livre, un chapitre aborde - enfin ! - la politique des USA vis-à-vis des empires coloniaux, et donc des tensions entre soutenir l'autonomie des peuples et soutenir les positions impériales des alliés anglais et français. Ce chapitre vient trop tard, et ses équivalents pour Italie, Allemagne, France et Royaume-Uni n'existent pas

[2] Par exemple 2 pages sur Nuri Saïd - leader irakien - dans le chapitre sur la Palestine; ou une digression sur la Palestine dans le chapitre sur l'Egypte en 1942

[3] Quelques autres impasses: comment les anglais et les soviétiques parviennent à s'entendre pour conquérir l'Iran; la teneur des "négotiations serrées" que Vichy mènerait en échange du droit laissé aux allemands d'utiliser les bases aériennes en Syrie

[4] Avec une exception sur l'Iran. L'auteur décrit la mise en place du "corridor iranien" de lend-lease vers l'URSS. Mais en quittant le point de vue des autorités ou des populations locales pour prendre celui des américains. Ce n'est qu'un bout de phrase qui dévoile que la période est aussi celle d'une grande famine dans le pays...