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Ce livre a une excellente réputation: il la mérite. Galula donne un cadre à la guerre asymétrique, décomposant la démarche de "l'insurgé" et proposant pour le "loyaliste" une méthode de lutte. Le texte pose des principes, structure les problématiques tout en restant suffisamment concret pour être utilisable par les décideurs. Et, à l'inverse de textes théoriques soit abstraits soit métaphoriques - de Clausewitz à Mao Tse-Tung - Galula choisit un style limpide et immédiatement accessible. On comprend combien cet ouvrage, publié en 1963, a pu être fécond.

Galula écrit un des premiers textes modernes consacré spécifiquement à la contre-insurrection. Il trouve les points communs aux révoltes de types communiste ou anticolonialiste pour d'emblée en dégager les sous-jacents. L'insurgé n'a qu'un but: la conquête du pouvoir. Pour cela, il choisit de s'appuyer sur une cause, et ce peut être n'importe laquelle du moment qu'elle répond à deux critères: permettre l'adhésion d'une bonne partie de la population et être inacceptable au pouvoir loyaliste. L'insurgé peut volontiers changer de cause en cours de route. Son objectif est de prendre le pouvoir, pas de concrétiser la cause qui lui sert de prétexte. Galula, sans ignorer les aspects militaires, se concentre donc sur les aspects politiques. Il le souligne: le succès d'une guerre asymétrique ne se mesure pas par le terrain conquis mais par la population contrôlée.

Avant de proposer une technique de lutte pour le loyaliste, Galula décompose la méthode d'insurrection. L'insurgé ne cherche pas à vaincre militairement le loyaliste (du moins pas avant la toute fin du conflit): ses actions terroristes ou militaires ont donc pour but de rallier, même malgré elle, la population. Les attentats montrent que le loyaliste ne garantit plus la sécurité des populations. Mais une embuscade contre un convoi loyaliste n'a d'intérêt que s'il "mouille" la population locale, l'obligeant maintenant à prendre le parti de l'insurrection. Le loyaliste doit donc avoir une action combinant trois dimensions: militaire contre les guérillas; policière contre les cellules politiques de l'insurrection; politique afin de rallier la population. Si l'une des trois échoue, l'impact est nul.

Galula va jusqu'à proposer une méthode de contre-insurrection en 8 étapes, qu'il dégrossit dans la dernière partie de son livre. Après que l'action militaire a éliminé ou fait fuir les insurgés armés, le loyaliste occupe le terrain par des garnisons statiques. Son action policière lui permet d'identifier et d'arrêter les membres des cellules politiques des insurgés. Il lui faut maintenant convaincre la population de le soutenir, typiquement en demandant des travaux collectifs (remise en état des voies de communication, fortifications etc.) qui ont l'avantage de fournir aux habitants un "alibi" si les insurgés menacent toujours. Puis, on demande à la population de désigner ou d'élire ses représentants, dont la compétence est elle-même testée par le pouvoir loyaliste: c'est en ordonnant que l'on peut vérifier la réalité du contrôle de la population. Enfin, les représentants locaux sont groupés dans un parti national permettant coordination et homogénéisation, et ne laissant plus de place aux insurgés.

Tout ceci est expliqué dans un style simple et direct. Les principes sont concrets, l'approche structurée, les quelques conseils génériques pragmatiques. A chaque fois que possible (mais surtout pour la description des insurgés), Galula s'appuie sur des exemples récents: Chine communiste, Algérie, Malaisie, Grèce. Surtout, la démarche générale est anglo-saxonne, inductive plutôt que déductive. La base est l'observation terrain plutôt que des principes abstraits, si bien que le livre ne fait qu'exceptionnellement des démonstrations (la seule fois, peut-être, pour montrer que le loyaliste ne peut pas utiliser les méthodes de l'insurgé). Par exemple, la méthode en 8 étapes de Galula est simplement énoncée et ne résulte pas d'une exploration des alternatives: l'auteur cherche une solution pratique pour le parti loyaliste, et ne fait pas un traité sur toutes les solutions, celles qui peuvent marcher comme celles vouées à l'échec. On peut deviner que cette approche inductive lui sera ensuite reprochée.

Un sujet tabou apparaît quand est évoqué l'organisation du pouvoir loyaliste pour lutter le plus efficacement: ne faut-il pas être autoritaire, dictatorial? Galula n'ose pas écrire ces mots, mais tourne autour à plusieurs reprises. Il s'étend sur le fait que la direction loyaliste doit être "unique", avec de préférence un individu unique au sommet plutôt qu'un comité: le loyaliste doit en effet combiner efficacement les aspects militaires et civils. En creux, on voit bien qu'il est affirmé que cela n'est pas compatible avec une quelconque liberté politique de la population. Et si Galula affirme nettement que le loyaliste doit faire un usage de la force aussi limité que possible (pour ménager son image auprès de la population), il n'ose pas s'étendre sur la façon dont la police traque et élimine les cellules politiques des insurgés - l'auteur veut croire que les renseignements arriveront progressivement, presque naturellement.

Ce livre est d'évidence fondamental à l'étude des guerres asymétriques. Développant avec simplicité beaucoup d'idées fécondes, d'un style clair et simple, il ouvre nombre de pistes de réflexions. A lire sans hésiter.