Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Cet ouvrage collectif est issu d’un colloque qui s’est tenu à la Bush School of Government de la Texas A&M University en 2011 à l’occasion des vingt ans de la guerre du Golfe. Il comprend cinq chapitres, chacun offrant une perspective différente sur le conflit. A ce titre, les chapitres doivent être lus comme des « essais » écrits par certains des meilleurs experts dans le domaine sur l’un des conflits majeurs de la fin du XX° siècle.

Le chapitre introductif de Jeffrey Engel, professeur d’histoire à Texas A&M, remet en place le contexte historique dans lequel le conflit est intervenu. En particulier, il rappelle les derniers soubresauts d’une Guerre Froide arrivant à son terme, la prudence avec laquelle les dirigeants des grandes puissances observent la vitesse à laquelle leur environnement était en train d’évoluer et les recompositions des priorités stratégiques des États. Il montre bien l’embryon de partenariat stratégique en train de se mettre en place entre George H. Bush et Gorbatchev, qui sera pratiquement réduit à néant au cours de la guerre du Golfe. Il insiste aussi sur les mauvais calculs stratégiques de Saddam Hussein, qui n’a pas su lire les signes du déclin de l’Union Soviétique et l’émergence des Etats-Unis comme seule superpuissance, ce qui le conduisit à son coup de poker de l’invasion du Koweit. A ce titre, Engel offre une fine réflexion sur la place de la guerre du Golfe dans l’histoire des relations internationales: s’agit-il d’une crise de la fin de la Guerre Froide, ou du signe de l’émergence d’un nouvel ordre international?

Le chapitre suivant est signé par Richard Haas, président de l’influent Council on Foreign Relations et qui était à l’époque des faits senior analyst pour le Moyen-Orient au National Security Council. L’auteur est donc bien placé pour étudier les intentions et les perceptions américaines, même si son témoignage doit évidemment être pris avec les pincettes méthodologiques d’usage concernant l’exploitation des « mémoires » des acteurs des évènements. Haas relate comment l’administration américaine n’a pas cru que Saddam Hussein s’aventurerait à envahir le Koweït, pensant (presque) jusqu’au bout que l’épuisant conflit entre l’Iran et l’Irak conduirait ce dernier à se concentrer sur le rétablissement de ses équilibres socio-politiques internes, et pas à un certain aventurisme international. Haas explique les principales décisions stratégiques américaines, en particulier le choix controversée de stopper la guerre à la centième heure sans chercher à renverser Saddam Hussein, et rappelle avec un brin de malice les conséquences humaines et financières du changement de régime intervenu en 2003 pour justifier la décision de ne pas aller jusqu’à Bagdad. Le ton sonne juste, même si l’argumentation est parfois pro-domo.

Lawrence Freedman, professeur au département des War Studies du King’s College London et co-auteur d’un ouvrage de référence sur le sujet, donne le point de vue de la politique internationale. Il rappelle une tendance de long terme des relations internationales à la décolonisation, qui a pour corollaire la gestion par les États décolonisés de leurs problèmes de sécurité, mais aussi des interventions des anciens colonisateurs désapprouvant le cours des évènements. Il souligne l’importance stratégique du Golfe pour les approvisionnements pétroliers, et donne les grandes lignes des tensions régionales. Il évoque enfin la perception américaine des évènements, en particulier dans le contexte d’un « nouvel ordre mondial », tel qu’observé par le président Bush. Souvent caricaturée par ceux n’ayant pas lu le discours comme le premier signe de néo-impérialiste des États-Unis, la vision de Bush était en fait conservatrice: son nouvel ordre mondial se voulait respectueux des souverainetés nationales tout en favorisant la paix et la sécurité internationale. En fait, Bush réaffirmait les principes de base des Nations Unies et ce qu’aurait dû être le fonctionnement de l’ONU si la Guerre Froide n’avait pas paralysé le Conseil de Sécurité. Bush voyait dans la gestion de la crise par l’ONU l’embryon d’une nouvelle régulation des affaires internationales. Aussi rejeta-t-il l’idée de Thatcher d’utiliser l’article 51 de la charte, sur le droit à l’auto-défense, et que la Dame de Fer avait utilisé lors de la guerre des Malouines. Bush chercha au contraire à obtenir des résolutions, associant ainsi Soviétiques et Chinois à la gestion de la crise.

Dans un brillant essai, Michael R. Gordon, journaliste de défense au New York Times (et lui aussi co-auteur d’un excellent livre sur le conflit), avance que les États-Unis aussi bien que l’Irak ont re-joué en 2003 la guerre de 1991. Ainsi, Saddam Hussein s’attendait à une campagne aérienne similaire à celle de 1991, et pensait que les Américains n’oseraient pas avec 150.000 hommes marcher jusqu’à Bagdad puisqu’ils ne l’avaient pas fait avec 600.000. De même, l’une des principales préoccupations de Saddam Hussein était de faire face à une éventuelle rébellion chiite, similaire à celle qui avait fait trembler son régime en 1991, et il donna ainsi la consigne à ses troupes de ne pas détruire les ponts sauf sur son ordre direct: la destruction des ponts par l’aviation alliée avait réduit sa capacité à réduire la rébellion lors de la Guerre du Golfe. De leur côté, les Américains identifièrent la destruction de la Garde Républicaine (les troupes d’élite du régime irakien) et la prise de Bagdad comme les principaux centres de gravité du régime. Une fois les forces armées vaincues et la capitale sous contrôle, la victoire devait nécessairement suivre. Ils ne prirent ainsi pas en compte les forces paramilitaires dispersées dans le sud de l’Irak, ni ne comprirent que celles-ci allaient former les premiers noyaux d’une insurrection.

Enfin, Shibley Telhami, professeur à l’université du Maryland, se penche sur la dimension « arabe » de la politique de Saddam Hussein. Il exploite des ressources inédites, les Saddam Tapes, la traduction de milliers d’archives saisies par les forces américaines après la chute du régime et conservées à la National Defense University. Ces matériaux, dont les premières exploitations commencent à être publiées, fournissent une image saisissante de la vie quotidienne du régime et de la personnalité de Saddam Hussein. En particulier, on y apprend que Saddam Hussein, dès 1985, était obsédé par l’idée d’un complot américain pour le renverser. Cette obsession le conduisit à lire la politique régionale sous le seul angle de l’influence des États-Unis. Il semble également qu’il n’ait pas compris les rudiments de la dissuasion nucléaire, puisqu’il annonça lors d’un discours que lorsque l’Irak disposerait d’une arme atomique (confirmant ainsi les desseins qui lui étaient prêtés), il serait ainsi possible de détruire Israël. Lorsque l’un de ses officiers lui demanda ce qu’il comptait faire contre l’inévitable riposte nucléaire israélienne, il répondit que celle-ci ne pouvait pas arriver puisque les israéliens seraient trop tétanisés (!) pour riposter. De nombreux documents montrent ainsi un dirigeant enclin à une vision sélective des faits, et encore moins capable d’écouter les conseils de son entourage. Sur la Guerre du Golfe, Saddam Hussein a commis deux erreurs dans sa compréhension de l’opinion arabe. Selon les documents, il semble avoir pensé que la rue arabe serait enchantée de son action contre les dirigeants Koweïtiens, vus comme corrompus et arrogants (les dirigeants irakiens qualifient de « femmes à barbe du sud » la famille régnante du Koweït). De plus, il pensait qu’en capitalisant sur l’anti-israélisme de la région, aussi bien Égypte que l’Arabie Saoudite resteraient neutres. Il a ainsi fait erreur sur les deux plans, puisque les exactions commises par l’armée irakienne contre les koweïtiens lui ont aliéné la sympathie de la rue arabe, tandis que l’Arabie Saoudite, craignant pour sa sécurité, invitait les États-Unis sur son sol et que Égypte, en compétition avec l’Irak pour le leadership dans la région, soutenait les efforts diplomatiques américains et participait à la campagne militaire.

Au final, l’ouvrage offre de nouvelles perspectives sur ce conflit qui est en fait la dernière indiscutable victoire militaire et stratégique de troupes occidentales dans une opération multinationale combinée d’envergure. Inévitablement, il y a des répétitions entre les chapitres, notamment trois passages réhabilitant le rôle de l’ambassadeur Glaspie, injustement accusée d’avoir donné un « feu vert » à l’invasion irakienne du Koweït (une légende démentie à la fois par les compte-rendus d’entretiens et par les Saddam tapes qui montrent clairement que Saddam Hussein avait conscience d’opérer contre la volonté des États-Unis). La France n’est mentionnée que deux fois, en passant, peut-être symptomatique d’une piètre opinion de l’apport militaire de la division Daguet, ou d’un agacement devant des comportements français perçus comme incohérents. A ce titre, il est dommage que les vingt ans du conflit n’aient pas suscité une grande activité éditoriale dans notre pays. Certains pourront également regretter que peu de place soit consacrée à l’analyse des opérations ou à la narration des évènements (informations qu’il faudra donc chercher ailleurs), mais c’est le parti-pris de l’ouvrage que de proposer des réflexions et des mises en perspective. A ce titre, bien qu’il suppose une connaissance initiale du sujet, il ajoute indubitablement à notre compréhension des évènements. A lire.