couv_-_courants.PNG

Ce gros volume d’historiographie parcourt les postures du métier d’historien sur les deux derniers siècles, entre la "création de l’histoire" par les interprétations de la Révolution et le ’temps long’ de l’école des Annales. L’accent est mis sur le rôle de l’historien dans la société et sur les frontières entre l’histoire et les autres sciences sociales. A ses meilleurs moments, le texte est une brillante présentation de l’évolution de l’art. Dans ses passages les moins réussis, il est trop abstrait pour qu’on saisisse l’impact des postures ou de la philosophie de l’histoire.

La Révolution est bien la naissance de l’histoire contemporaine: avec l’histoire de la Révolution, l’historien n’est plus un dilettante au hobby sympathique mais inoffensif, mais un acteur influençant son temps, et dont la perspective ne peut se comprendre qu’en considérant sa position sociale et ses opinions politiques. Le premier chapitre décrit comment le fil rouge révolutionnaire conduit les écrivains à systématiser leur recherche: il faut prouver ses thèses, la crédibilité se gagne en étudiant les archives: faute de pouvoir se prévaloir de l’appartenance à une communauté institutionnelle, chaque historien s’empresse d’indiquer les lieux qu’il a fréquentés comme autant de la véracité de son discours.

Patrick Garcia, qui signe les deux chapitres sur le 19ème siècle, développe son sujet avec un systématisme modeste réussi. Chaque point est exposé de façon à guider le lecteur. On débute par la forme, le processus: qui a dit quoi, quand, dans quel livre ou quelle revue. Puis vient le fond, avec la suite des histoires de la Révolution, résumées en quelques pages donnant concept, démarche et message sous-jacent. On constate que 1793 est d’emblée une clé d’interprétation (d’abord vu comme le résultat de "circonstances malheureuses", puis, chez Edgar Quinet, comme la "négation de la Révolution"); ou que certains, comme Tocqueville, appuient sur les continuités entre Révolution et Ancien Régime ("dès les cahiers de doléances, tout est fait"). Surtout, ces positionnements sont reliés aux points de vue des auteurs sur les régimes dans lesquels ils vivent, leur adhésion ou non à la Monarchie de Juillet, leur regret de 1848 etc. Les thèses historiques ne se comprennent qu’en remettant les auteurs dans leur contexte.

La fin du 19ème siècle voit l’extension du positivisme à l’histoire. Sous l’influence du modèle universitaire allemand, en avance d’une génération sur les français, le métier d’historien se professionnalise, l’université se structure. Garcia explique les enjeux et les changements liés à l’établissement de la licence, au doctorat ’moderne’, ou simplement à l’obligation pour les ’étudiants’ d’être ’inscrits à l’université’. Les premiers programmes d’histoire de l’enseignement secondaire promeuvent délibérément une image de la nation ouverte aux influences extérieures tout en ayant une prétention universaliste. Nul pays n’a subit plus que la France l’action du dehors, puisqu’elle est un mélange de races et qu’elle a reçu de Rome et de la Germanie des éducations diverses. Par contre, nul pays n’a, plus que le nôtre, agit sur le monde, explique Lavisse dans son manuel qui fait référence.

Les historiens, sur le fond, explicitent leur méthode. Il faut questionner les sources, bien sûr, mais aussi se projeter dans l’état d’esprit des acteurs. L’histoire tente d’être aussi objective que possible, tout en restant consciente que l’historien n’est pas témoin, et que les textes ne doivent pas ignorer le récit.

Les deux chapitres centraux du livres abordent l’école des Annales, son émergence dans les années 1930 avec Lucien Febvre et Marc Bloch, jusqu’à son fertile apport après guerre. Toute la partie ’avant Braudel’, signée Christian Delacroix, ne convainc pas. Il manque des cas concrets, des exemples pour rendre éclairant ce récit très détaillé de la création de la revue et de la description de la position épistémologique des fondateurs. On ne revient dans le texte que lorsqu’est montrée ’l’approche par traces’, l’exploitation de tout ce qui n’est pas documents écrits - archéologie, pièces de monnaies, usages sociaux, formes de langage... - en opposition à la simple histoire événementielle.

C’est que ce n’est qu’après-guerre que cette approche devient féconde, voire dominatrice. François Dosse explique comment les historiens de la période de gloire des Annales, qui profitent aussi de la croissance du nombre de postes d’enseignants, développent une nouvelle histoire autour du "temps long", de ce qui dépasse les faits politiques, ces derniers petit à petit ramenés à des phénomènes annexes, des vaguelettes sans influence pour qui considère les océans. La méthode se veut quantitative, utilisant les outils de la sociologie pour analyser prix, échanges, démographie. Est par exemple mis avant l’inter-dépendance population-ressources pendant tout l’ancien régime: des cycles longs de croissance puis de décroissance de la population en fonction de la quantité, plus stable, de nourriture disponible. Tout le reste devient mineur par rapport à ces grands "ciseaux" démographiques. Et les Annales ont même la chance de vivre une seconde génération, lorsque dans les années 1970 les historiens dépassent l’histoire économique pour aborder celle des des cultures, puis des mentalités.

De ce mouvement, Braudel est la figure dominante. Le texte le présente comme un homme de pouvoir, un bâtisseur d’empire, attirant des fidèles, défendant sa forteresse, absorbant les apports d’autres disciplines pour éviter que l’histoire perde son prestige au sein des sciences sociales. (Il ne lui manque que excommunication pour qu’on y voit un pape). Les auteurs, sans le dire directement, rendent son œuvre secondaire par rapport à son rôle de meneur.

La crise de cette histoire survient dans les années 1980, sous la critique anglo-saxonne essentiellement. A force de ne s’intéresser qu’au temps long, les historiens ont évacués l’humain; même, les événements - politiques mais aussi naturels - deviennent une gêne, car ils perturbent les cycles et structures. Et l’influence des structures sur les mentalités est attaquée: ne seraient-ce pas plutôt les hommes qui font les mentalités, par exemple en créant des catégories, des classifications ("actif", "retraité", "chômeur"...).

Bien sûr, alors que l’on s’approche du présent, le texte devient plus confus. Il n’y a plus de recul pour discerner un grand mouvement de fond, et les 150 dernières pages sont une simple juxtaposition de différents types d’histoire, sans guère de liens entre eux, et sans qu’il soit possible d’en tirer de conclusion[1].

Le plus frappant dans ces Courants historiques est la complète absence d’histoire moderne. Il est vrai que le structuralisme des Annales demande une perspective couvrant des décennies, des siècles: il se développe beaucoup mieux entre le Moyen-Age et la Révolution que sur les innombrables ruptures du 19ème siècle. Mais, à la lecture du livre, on a la sensation que la recherche historique n’a rien fourni sur tout ce qui suivait la Révolution. En creux est suggéré que tout ce qui touche à l’histoire trop récente n’était pas plus évolué que ce que les auteurs de 1900 auraient pu faire. Comme on dirait, si on parlait histoire de l’art après 1940, qu’à côté de l’expressionnisme abstrait et du pop art survivait une peinture figurative, traditionnelle, "bourgeoise" - et sans intérêt. Une autre hypothèse, peut-être plus pertinente, est que cette histoire moderne, après-guerre, s’est plutôt faite ailleurs qu’en France.

Il y a suffisamment de passages instructifs et bien construits dans ce texte pour en recommander la lecture aux curieux de l’historiographie. Ma recommandation: lisez les chapitres 1, 2, 4 et la moitié du 5ème - un bon 60% du texte - et allez-y en diagonale sur le reste.

Note

[1] Comme sont cités des auteurs vivants, on sent qu’il y a, de plus, le souci de n’oublier aucun des collègues