Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Cet important ouvrage explore l’une des questions clefs de l’histoire militaire: comment des armées surprises lors d’un premier engagement parviennent-elles, ou non, à se ressaisir? Comment, par exemple, expliquer la différence entre l’armée française de 1940, dépassée par une forme de guerre qu’elle n’avait pas prévue, et l’armée israélienne de 1973 qui, après une surprise initiale, parvient à s’adapter et à inverser le cours des évènements? Les réponses apportées dans ce livre en font une lecture obligatoire pour les spécialistes de doctrine, et plus largement pour tous ceux (militaires, politiques, universitaires) intéressés par la question de l’efficacité des forces armées.

Meir Finkel est colonel dans l’armée israélienne, directeur du centre de doctrine de l’armée de terre de Tsahal (l’équivalent du CDEF), et il parvient à mélanger dans son analyse le pragmatisme du soldat avec la rigueur intellectuelle et méthodologique de l’universitaire[1]. A ce titre, on sent que les préoccupations pratiques sont le fil directeur de sa réflexion. Finkel avance que le sens commun veut que l’on réduise le risque de surprise stratégique en améliorant les capacités de renseignement stratégique. Il s’agit d’une tendance naturelle à vouloir réduire l’incertitude en augmentant la connaissance de l’environnement (logique superbement démontrée par certains débats sur la Révolution dans les Affaires Militaires ou par le Livre Blanc de 2008). Selon Finkel, cette approche est nécessairement vouée à l’échec. A la place, il propose de baser le processus de planification des forces sur l’intégration de la flexibilité à tous les niveaux:

  • au niveau doctrinal et conceptuel: une armée doit créer un environnement favorable à l’expression d’opinions dissidentes, et contestataires de la doctrine officielle. La doctrine doit également être équilibrée pour prendre en compte toutes les formes de guerre;
  • au niveau technologique et organisationnel: la flexibilité se traduit par un équilibre entre les différentes capacités (attaque/défense, puissance de feu et manœuvre, etc.), une redondance des équipements pour assurer un remplacement rapide en cas de défaillance de l’un d’eux, et la capacité d’utiliser des équipements dans différentes situations;
  • au niveau du commandement: les officiers subalternes doivent être encouragés à faire preuve d’initiative, tandis que les officiers supérieurs doivent renforcer leur créativité. Finkel précise bien qu’il est conscient qu’il s’agit du trait le plus difficile à acquérir pour une organisation militaire;
  • au niveau de la circulation de l’information: créer des mécanismes permettant une circulation rapide des retours d’expérience , ainsi qu’un apprentissage rapide des nouvelles situations. Par exemple, Tsahal n’avait aucune culture du RETEX, et ce n’est que très récemment que les chefs de brigade ont imposé à leurs officiers subalternes de coucher par écrit leurs comptes-rendus d’opérations.

Ensemble, ces quatre strates constituent le degré de flexibilité d’une armée, et ont donc une influence sur sa capacité à se remettre d’une surprise doctrinale ou technologique.

L’ouvrage se divise en trois parties. La première est une critique de l’approche de la planification des forces basée sur le renseignement stratégique. La deuxième est une discussion théorique composée de quatre chapitres sur chacun des niveaux évoqués ci-dessus. Enfin, la troisième partie est une série de sept études de cas illustrant la théorie. Bien au fait des normes académiques, Finkel illustre son argument de deux manières: tout d’abord par des anecdotes historiques dans la partie théorique, et ensuite en conduisant des études de cas détaillées. Il discute, entre autres, la surprise allemande face à l’introduction du T-34, les réactions israéliennes face aux missiles « Sager » ou aux missiles anti-aériens, la lente réaction des Britanniques face aux tactiques antichars allemandes durant la guerre du désert en 1941-1942, ou l’échec français face à la Blitzkrieg. Les cas sont particulièrement bien choisis car ils montrent des variations dans le degré de flexibilité des armées étudiées et permettent d’observer l’effet de ces variations sur le potentiel de récupération des armées après la surprise.

Bien écrit, l’ouvrage convainc par sa rigueur méthodologique, son utilisation précise de l’histoire militaire et ses évidentes implications pratiques. Certes, on peut regretter que l’auteur ne discute pas plus en détails la littérature sur l’adaptation militaire, qui lui aurait permis d’étoffer son argument. Le nombre de références à l’histoire militaire israélienne trahit également les préoccupations de l’auteur. De même, les études de cas sont un peu courtes, et principalement basées sur de la littérature secondaire (sauf pour les deux chapitres sur Israël). Elles apportent peu en termes de révélations historiques, mais ce n’est pas le but: elles illustrent parfaitement le bien-fondé de l’importance que Finkel accorde à la notion de flexibilité.

Au final, un ouvrage important qui doit être lu et discuté.

Note

[1] Cet ouvrage est tiré de sa thèse de doctorat