Chronique publiée en échange avec War Studies Publications

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Dans son dernier livre, le journaliste militaire Tom Ricks (auteur du célèbre blog The Best Defense) étudie l’évolution du système de promotion du haut commandement militaire américain depuis la Seconde Guerre Mondiale. La thèse de l’auteur est simple: le système militaire était autrefois capable de prendre des sanctions contre les officiers supérieurs incompétents et de promouvoir les plus doués, et il ne le fait plus aujourd’hui. Pour appuyer son argument, Ricks brosse un tableau qui se veut historique mais qui se réduit à une succession d’anecdotes sans grand intérêt.

Ricks remarque tout d’abord que George Marshall n’a pas hésité à renvoyer 16 commandants de division sur 155 durant la Seconde Guerre Mondiale, tout en pouvant donner des deuxièmes chances à ceux qui s’en montraient dignes. Le système ne fonctionnerait plus de la même manière aujourd’hui: scandales sexuels et interventions politiques seraient les seuls moyens de renvoyer un officier général incompétent. Et le système n’est pas non plus valorisant pour les officiers de qualité dont les performances au combat ne sont pas récompensées. Selon Ricks, la cause principale de ce changement est une évolution des mentalités concernant les affectations. Les officiers de la Seconde Guerre Mondiale comprenaient que tous n’étaient pas faits pour conduire des campagnes, et une réaffectation dans un poste d’ état-major était vue comme un signe de bonne santé du système. Aujourd’hui, une réaffectation serait vue comme une sanction révélant un dysfonctionnement du système. Pour éviter de se déjuger (ce qui serait perçu comme une erreur), les hauts gradés préféreraient maintenir un officier incompétent plutôt que de le renvoyer, en comptant sur le fait que grâce au jeu des relèves, il ne restera de toutes façons pas très longtemps dans un poste de commandement.

La thèse n’est pas inintéressante, mais nécessite d’être appuyée bien plus que ne le fait l’auteur. L’étude des mentalités est l’un des aspects le plus difficiles de la recherche historique ou en sciences sociales, et il est clair que Ricks n’a aucune idée des pratiques usuelles concernant le traitement des sources et la restitution de l’évolution d’une culture professionnelle. Il se limite à des sources secondaires, et sa narration est de ce fait restreinte à une série d’anecdotes sur les relations entre officiers généraux américains dont il extrapole des généralités qui frisent l’absurdité. De même, la lecture de l’ouvrage donne l’impression que les forces armées opèrent en vase clos, sans interférence avec la société ou les politiques. On ne trouve aucune discussion de l’impact des relations civilo-militaires sur la gestion du commandement, ou de l’évolution des valeurs de la société américaine qui auraient pu avoir une influence sur les forces armées et la perception de l’échec. Je ne dis pas que les sources du problème diagnostiqué par Ricks se trouvent là, mais il s’agit au moins d’hypothèses à explorer. De même, l’auteur n’évoque pas du tout le système de gestion des ressources humaines, qui pourrait probablement expliquer pourquoi un certain nombre d’officiers doués quittent le service[1]. Ricks cède ainsi à "l’illusion héroïque" en réduisant l’analyse à l’étude de la personnalité de quelques hauts gradés qui opéreraient dans un environnement débarrassé de tout contexte culturel ou de logique organisationnelle.

Au final, Ricks échoue dans sa tentative, principalement car il est incapable de maîtriser les outils méthodologiques qui auraient été appropriés pour conduire une enquête historique. L’auteur se réclame explicitement d’une "neutralité" et d’une recherche sur le sujet, mais son texte tient du journalisme, pas de l’histoire. Bien sûr, une formation académique en histoire n’est pas nécessaire à écrire des livres d’histoire de qualité, mais reste un moyen efficace de conduire une enquête sérieuse: nul besoin d’être professeur émérite, mais se frotter à l’analyse des sources ne peut pas faire de mal. A défaut, on se retrouve avec des livres comme The Generals: vite lu, vite oublié, dont le seul intérêt est de remettre en mémoire du lecteur français les noms des chefs d’état-major américains qui se sont succédé depuis 1945.

Note

[1] Voir là-dessus Bleeding Talent, de Tim Kane