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Voici un ouvrage sur une grosse usine chimique, une des branches de l'IG Farben, pendant la période nazie. Le texte est parfaitement documenté et construit avec ordre et systématisme. En même temps, cette illustration détaillée du comportement de dirigeants d'industrie, ne contenant guère de scoop ou de surprise, est ennuyeuse plutôt que passionnante.

Alors qu'il existe déjà une littérature consacrée à l'ensemble de l'IG Farben, ce conglomérat devenu le symbole de la puissance industrielle allemande et de ses compromissions avec l'état nazi, Stephan Lindner propose une monographie sur un site en particulier, celui de Hoechst près de Francfort. Ce site concentre R&D et production de toutes sortes de spécialités chimiques et médicamenteuses, le plus souvent aux applications duales civiles et militaires[1]

Le texte détaille l'histoire de l'usine et de ces principaux dirigeants, aussi bien les deux patrons qui tiennent les rênes entre 1933 et 1945 que les scientifiques les plus importants ou les délégués nazis locaux. Cette longue partie introductive s'étale sur 150 pages. Elle est nécessaire, mais longue et manquant de dynamisme. On suit ensuite la nazification de l'usine, l'exclusion des individus politiquement suspects puis des juifs, et l'ambiance de délation qui sévit un petit peu partout. Des exemples concrets montrent comment Hoechst ne raisonne qu'en termes d'intérêt pour l'entreprise, excluant tel chercheur juif tout en prévenant la Gestapo qu'il est trop brillant pour l'autoriser à émigrer, ou ne transigeant pas sur les clauses de non-concurrence qui interdisent de retrouver le moindre travail pendant 2 ans. Un des points les plus surprenants tient dans les échanges juridiques entre les employés licenciés et l'entreprise, certains tentant (et perdant) des procès, encore en 1940 ou 1941, comme si l'état de droit avait encore une crédibilité.

L'auteur aborde bien sûr la présence de main-d'oeuvre étrangère, ceux venus plus ou moins volontairement de Belgique, de France ou d'Italie, et les prisonniers français ou russes mis au travail. Il y a environ 3000 "travailleurs étrangers", 25% des effectifs. Face à la pénurie de main-d'oeuvre, la direction est pro-active pour avoir accès à des bras, envoyant par exemple des "recruteurs" dans les pays d'origine. Le traitement de ces "étrangers" est bien sûr mauvais, avec une gradation entre les nationalités, les soviétiques étant de loin les plus mal considérés. Et début 1945, quand la production finit par s'arrêter faute de matières premières, la direction est contente de pouvoir refiler ses travailleurs aux chantiers de fortifications.

Enfin est abordée une campagne d'essais pharmaceutiques sur cobayes humains au sein des camps de concentration. L'auteur rappelle que les discussions sur l'éthique des expérimentations existent dès la fin des années 1920, et que les chimistes de Hoechst, qui croient dur comme fer avoir trouvé un médicament contre le typhus, les connaissent. Ces chimistes ont le réseau de relations pour s'entendre sur des essais avec des médecins SS. Ils fournissent des échantillons sans se poser de question quand est évoquée une opportunité de tester leur produit sur des malades. Mais après qu'un de ces médecins SS, pour une discussion technique, vient à Francfort, et que toute l'équipe Hoechst découvre à la fois le niveau scientifiquement déplorable de l'individu et la nature des essais, le patron de l'usine exige que toute la démarche cesse. Les chimistes le contredisent, affirment qu'il y a quelque chose à tirer des résultats et continuent de chercher d'autres voies - et même après des retours soulignant des effets secondaires catastrophiques et une totale absence d'impact de leur produit... On se rend compte, au passage, que des lieux comme Buchenwald et Auschwitz sont bien connus des dirigeants, même s'ils n'ont pas l'occasion de s'y rendre personnellement.

Tout ceci est un petit peu intéressant, sans plus. On comprend que l'historien puisse apprécier cette monographie. L'usine est importante mais sans rien de sensationnel ni dans sa taille, ni dans ses produits, ni dans son histoire. Elle constitue un cas moyen, "représentatif". Et le travail de Lindner est impeccablement recherché, dans les archives de Hoechst ou des procès d'après-guerre, et présenté avec ordre et clarté. Mais la lecture du livre n'en est pas passionnante pour autant, et cela tient, sans doute, à ce que toute cette recherche est plus une illustration détaillée de ce que l'on connait à grands traits qu'un apport nouveau ou une ouverture sur de nouveaux champs d'étude.

Note

[1] L'usine fabrique des pre-produits pour explosifs, des peintures qui servent aussi pour les uniformes, des matières plastiques, du caoutchouc synthétique, des vaccins etc.