Choisir une façon différente de lire l’histoire apporte des surprises. Tenez, j’ai récemment regardé les synthèses historiques des biographies de Rommel, dans un exercice de littérature comparée ou de mini-historiographie. J’ai eu sous les yeux la fin de:

Rommel as a Military Commander, de Ronald Lewin (1968)

Rommel, la trace du Renard, de David Irving[1] (traduction française parue en 1979, je n’ai pas la version en anglais en mains)

Erwin Rommel, de Karl Hoffman (2004)

Rommel, the end of a Legend, de Ralf Goerg Reuth (publié en allemand en 2004, en anglais en 2006)

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Et puis aussi, Erwin Rommel, de Benoît Lemay (2009)

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Je ne me suis intéressé qu’aux conclusions de ces livres. Je n’en ai pas lu le reste. Et il me faudra ici faire de longues citations de ces textes - que les lecteurs aient la patience de les parcourir...

Tous ces livres discutent par exemple de la participation ou non de Rommel à l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler. Après la guerre, Un général allemand, Speidel, a eu un rôle majeur dans la présentation de Rommel comme un des principaux conspirateurs.

Citons Lemay:

Evidemment, Speidel n’ignorait pas que, dans cette nouvelle Allemagne, seuls ceux qui avaient trempé dans la conspiration de Stauffenberg seraient tenus pour des antinazis dignes de confiance et pourraient se voir confier de hautes responsabilités. En présentant Rommel comme un conspirateur honorable et reconnu comme tel, Speidel pourrait ainsi mettre davantage en relief son propre rôle dans la conjuration. En d’autres termes, si Rommel devenait une figure de proue susceptible d’être exaltée dans cette nouvelle Allemagne, Speidel serait probablement glorifié lui aussi.

Comparons avec David Irving - donc je n’ai que la traduction en français, probablement légèrement déformée par rapport à l’original.

Dès 1946, en effet, les Allemands les plus obtus avaient fort bien compris qu’il fallait, pour faire figure d’anti-nazi et avoir une chance de participer au pouvoir dans le nouveau Reich (sic!), être en mesure de persuader l’opinion d’une certaine participation au complot. Speidel, ex-chef d’état-major de Rommel, avait donc tout à gagner en faisant passer le maréchal pour un conjuré - sa propre image de conspirateur en deviendrait plus authentique - et à lui dresser un piédestal: la gloire de son ancien patron rejaillirait sur lui

Les 2 extraits ont un air de famille.


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Voyons le paragraphe suivant de Lemay (2009):

Speidel eut donc l’initiative d’un article publié dans le journal Christ und Welt en septembre 1948 qui honorait Rommel en sa qualité de soldat tout en donnant pour la première fois des détails sur les activités de celui-ci dans la résistance. Ainsi, on y mentionnait que les remarques de Rommel sur Hitler étaient des plus cinglantes dans les semaines précédant le débarquement anglo-américain en Normandie. On y soulignait aussi que des "réunions se tenaient avec le gouverneur militaire de la France Stülpnagel - qui fut plus tard exécuté -, sur les préparatifs de négociations d’un armistice avec Eisenhower et Montgomery, sans tenir compte de Hitler (...). Rommel se raccrochait à l’idée d’arrêter Hitler, si nécessaire en utilisant des unités de panzers sur lesquelles on pouvait compter. Il ne voulait pas créer un martyr; il préférait plutôt que Hitler soit condamné par un tribunal allemand"

Comparons avec les pages 213-214 de Reuth (2006):

Subsequently Speidel was the instigator of an article which was printed in the newspaper Christ und Welt in September 1948, honouring Rommel as a soldier, and also provided ’details’ for the first time of his resistance activities. Rommel’s remarks about Hitler "were at their sharpest" in the weeks before the Allied landings in Normandy. And it further said that "meetings took place with the military leader in France, von Stülpnagel, who was later executed, about the preparations for cease-fire negotiations with Eisenhower and Montgomery without reference to Hitler (...) Rommel clung to the thought of arresting Hitler, possibly using reliable Panzer units. He did not want to create a martyr; he preferred that Hitler be condemned by a German court’

Il semble bien que l’un soit juste la traduction en français de l’autre, poussant la coquetterie jusqu’à interrompre la citation de l’article de Speidel exactement au même endroit.


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Continuons à lire la page de Lemay:

Cet article annonçait un livre à paraître dans lequel Speidel devait raconter le rôle de Rommel dans la résistance dans ses moindres détails. Cet ouvrage fut publié à la fin de 1949 sous le titre Invasion 1944. Ein Beitrag zu Rommel und des Reiches Schiksal (L’invasion de 1944: une contribution au destin de Rommel et du Reich). Speidel y présentait le feld-maréchal comme l’un des chefs de file de la résistance: (suit une citation du livre)

Et regardons comment Reuth enchaine:

The article announced a forthcoming book in which Speidel was to explore Rommel’s role in the resistance in greater detail. The book came out at the end of 1949 under the title Invasion 1944: a Contribution to the Fate of Rommel and the Reich. In it Speidel transformed Rommel into one of the leaders of the resistance, (suit une citation du livre, évidemment la même que celle choisie par Lemay)


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Chez Lemay, suivent ces deux phrases:

Il n’y aucune preuve à l’appui du récit de Speidel. Au contraire, les lettres privées de Rommel et les propos que nous avons cités confirment sa loyauté.

Il nous faut laisser un instant le texte de Reuth et reprendre celui plus ancien d’Irving:

Or rien ne vient étayer ces affirmations. Au contraire, la correspondance privée du grand soldat comme ses observations, fidèlement notées par ses collaborateurs directs - Friedrich Ruge et Hellmuth Lang - montrent qu’en dépit de ses rapports alors tendus avec Hitler il fut jusqu’au bout fidèle à son Führer


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Le texte de Lemay fait ensuite le choix quelque peu inattendu de discuter d’un autre texte que Speidel, en évoquant la toute première biographie de Rommel, signée d’un officier britannique. Il se trouve que Reuth, dans son livre, avait eu la même idée.

Lemay enchaine donc:

La manœuvre de Speidel fut couronnée de succès. La légende qu’il avait créée de toutes pièces fut établie dans la première biographie de Rommel publiée en 1950 sous le titre Rommel, the Desert Fox (Rommel, le Renard du désert). Son auteur était Desmond Young, un major-général britannique capturé par les troupes de Rommel pendant la guerre du désert. Il décrivait non seulement la prétendue participation de Rommel à la conspiration contre Hitler, mais expliquait les raisons pour lesquelles Speidel avait pu échapper à la potence. Selon lui, Hofacker avait rétracté son témoignage qui impliquait Speidel. Pour étayer cet argument, il citait les paroles du chef d’état-major de Rommel: "je crois que (...) c’est parce que je suis resté parfaitement calme et que j’ai discuté logiquement avec eux en ne trahissant aucune émotion. Je leur ai donné l’impression que je ne me préoccupais pas de mon propre sort, mais seulement des faits". Young allait jusqu’à conclure que Speidel avait presque réussi à convaincre la Gestapo que Rommel n’avait rien eu à voir dans les événements du 20 juillet 1944. En ce qui concernait les qualités de Rommel comme commandant de campagne, l’ouvrage de Young n’était rien de moins qu’un hommage posthume rendu au vaincu par le vainqueur. La préface renchérissait d’admiration. Ecrite par l’ancien commandant en chef des forces britanniques au Moyen-Orient, le maréchal sir Claude Auchinleck, elle commençait ainsi: (suit une citation de cette préface). Il était plus facile de glorifier le commandement de Rommel en Afrique du Nord, du fait que ce théâtre des opérations n’était pas celui de la guerre d’extermination de nature raciale et idéologique conduite par Hitler et la Wehrmacht; celui de millions de morts et de la misère absolue dans les populations civiles des territoires occupés par le Reich.

Voici ce que proposait Reuth quelques années avant la parution du livre de Lemay:

Speidel’s early legend of the resistance fighter was established in the first Rommel biography, which appeared in 1950. Its author was the British General Desmond Young. He presented Rommel’s supposed participation in the conspiracy against Hitler, but also gave an answer to the question why Speidel was able to survive. According to him, von Hofacker had retracted his statement that implicated Speidel. The rest was a ’spiritual exercise in dialectics’ according to Young and cited Rommel’s Chief of General Staff’s words, "I believe it was because I remained totally calm and without any emotional outburst, acting according the methods of logic. I suggested to them that I was not concerned about my own fate’. Young went on to conclude that Speidel almost succeeded in convincing the Gestapo that it would have been totally impossible that Rommel ’had event he slightest bit to do with the events of 20 July’. As far as Rommel’s role as an army commander wes concerned, Young’s book became a posthumous tribute by the victors to the vanquished. It was forcefully expressed in the introduction, contributed to by no less a person than the Supreme Commander of the British Middle East forces, by then Field Marshall Sir Claude Auchinleck. (ne suit pas de citation de cette préface) Honouring Rommel’s leadership in North Africa was made easier because it was not the scene of Hitler’s racially-motivated war of annihilation, of millions of deaths and the absolute misery of the civilian population.


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Ceux qui ont lu jusqu’ici auront saisi le message. Qu’ils me croient sur parole: les pages suivantes du texte de Lemay continuent de ressembler à une traduction littérale du texte de Reuth (ainsi des représentations de Rommel au cinéma, de la guerre du désert présentée comme chevalresque, de la carrière de Speidel dans les années 1950, des réunions de vétérans de l’Afrikakorps, du changement de perspective sur Rommel dans les années 1980, du documentaire sur Rommel fait par Guido Knopp en 1998...). Lemay insère parfois des paragraphes que je n’ai pas trouvés ailleurs, par exemple citant les mémoires de Churchill ou des extraits de Liddell-Hart; ou encore donnant des éléments supplémentaires sur un film hollywoodien représentant Rommel.

Et, avec au choix candeur ou culot, Lemay cite Ralf Georg Reuth dans les dernières pages de son texte:

En réalité, Rommel n’avait été ni un héros de la résistance ni un national-socialiste convaincu. C’est d’ailleurs ce que l’historien et journaliste allemand Ralf Georg Reuth écrivait avec justesse dans sa biographie intitulée Rommel. Das Ende einer Legende (Rommel. La fin d’une légende) publiée en 2004.

Au moins est-on certain que ce passage là est original...

PS: on me signale que les troublantes ressemblances entre le texte de Lemay et des biographies plus anciennes avaient déjà été remarquées. Par exemple ici

Note

[1] auteur par ailleurs infréquentable - je suis au courant