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Épais livre au titre provocateur, Auriez-vous crié Heil Hitler? propose de raconter le comportement des 'simples individus' avant et pendant la dictature nazie. François Roux écrit bien et profite de toute la documentation disponible. Après 500 pages d'introduction re-racontant toute l'histoire du 3ème Reich, il parvient au cœur de son propos: la nature et la motivation des actes de désobéissance et de résistance en Allemagne même. Il en montre la diversité et tente de trouver ce qui fait qu'un individu se révolte.

Le projet de François Roux est de repartir des témoignages pour comprendre l'état d'esprit et l'évolution des individus face au 3ème Reich. Son matériau: les journaux intimes, les récits, le point de vue de témoins ou de journalistes étrangers en Allemagne, enfin les simples témoignages recueillis par les différents historiens depuis la guerre. Il ne s'agit pas pour autant d'un 'bout à bout' journalistique à la manière soporifique du Amouroux de l'histoire des français sous l'occupation. François Roux rappelle le contexte et privilégie l'analyse autant que possible.

Mais cela l'amène à revenir sur les événements "d'en haut" pour pouvoir aborder les réactions "d'en bas". Les 500 premières pages racontent donc toute l'histoire du Reich pour pouvoir, à chaque épisode, mettre en regard quelques témoignages. Bien que le contenu soit moderne, bien présenté, digeste, que le tout puisse être une lecture intéressante pour se rappeler les choses, en particulier sur la période 1932-1933, on se demande où l'auteur veut en venir, et s'il n'est pas juste en train de refaire ce que les textes d'Evans réussissent avec une authentique prétention encyclopédique. François Roux parvient ponctuellement à prendre du recul, par exemple en examinant si chaque catégorie de la population aurait 'reconduit' ou interrompu le nazisme en 1936 puis en 1939; mais souvent la narration des événements "d'en haut" fait l'ensemble du texte au détriment des témoignages; souvent ces témoignages, par nature jamais statistiquement représentatifs, sont extraits de sources contestables (les 'un allemand m'a dit que' des auteurs de pop history, tel Shirer).

Les 300 pages qui font la seconde partie du texte abordent les sujets essentiels: que savaient les allemands? quelle 'résistance' au nazisme en Allemagne? La nature violente du régime et la peur étaient des conditions essentielles de son existence: l'existence des camps de concentration et le sort réservé à leurs victimes étaient délibérément publics. Le meurtre des malades mentaux est l'unique assassinat de masse ayant fait l'objet d'une protestation publique de l'église: elle fut connue du plus grand nombre. La question de "savoir" porte donc sur les exactions du front de l'Est et sur le génocide, et d'abord au-delà des (environ) 150 000 soldats et policiers qui participèrent de façon répétée à des assassinats de masse. François Roux trouve les témoignages montrant combien les individus peuvent refuser de voir, refuser de se poser les questions, comment il est spontané de trouver un 'refuge psychologique' pour ne pas se poser de cas de conscience. Comme le rappelle un témoignage, "plus personne ne parle des juifs aujourd'hui. Tu ne dois pas prononcer le mot 'juif'. Les gens détestent l'entendre."

Le texte de François Roux est le plus intéressant dans la description et l'analyse des désobéissances, contre-propagande, lutte active contre le régime ou simple aide aux persécutés. Il examine les cas un à un, en rappelant plusieurs oubliés par l'histoire, comme les actions de l'extrême gauche non communiste, les petites insurrections à la toute fin de la guerre avant l'arrivée des troupes alliées, ou encore les 300 000 déserteurs de l'armée allemande. Les réseaux communistes, par exemple, se reconstituent sans cesse même jusqu'en 1944, mais n'arrivent pas à gêner le régime avant d'être démantelés par la Gestapo (et sont du début à la fin aux ordres d'une puissance étrangère qui met son intérêt propre avant celui de ses partisans en Allemagne). A l'inverse, les clergés catholiques et protestants n'osent pas protester ni dénoncer - laissant tomber ceux de leurs membres qui prennent des initiatives individuelles - et ne se cabrent que lors des tentatives de 'dé-christianisation' lancées par certains nazis: seule la survie de leurs institutions les intéresse, quels que soient les compromis à passer avec les valeurs ou les principes des religions.

L'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler est remis à sa juste place: une mouvance hyper conservatrice de 'résistants' de salon qui ne font rien de concret pendant des années jusqu'à ce qu'un acteur décidé, Stauffenberg les rejoigne en 1943; toutes sortes de dignitaires qui admettent que 'les choses ne vont pas' mais se bloquent net quand est évoquée une action concrète; un coup de force fort mal organisé; enfin le constat que cette 'résistance' était un putsch d'apparatchiks sans aucune assise populaire.

A l'opposé de cela, François Roux décortique l'attentat de 1939 conçu par un individu isolé, Georg Elser, pour s'interroger sur ce qui avait bien pu dans son parcours le décider à agir. De nombreux et tristes exemples rappellent comment, dès que l'action est le fait d'un groupe, la répression la touche plus rapidement. Le texte étudie longuement les initiatives d'aides aux persécutés, ces actions qu'aucune excuse morale ou politique justifie de n'avoir pas faites, si bien que, justement, dénonciations, infiltrations par la police et persécutions y furent moins intenses même quand de nombreux individus étaient impliqués. Enfin, le texte souligne les ressorts de la mémoire collective en RFA: minimiser la protestation contre le nazisme, se limiter aux deux cas 'médiatisés', la Rose Blanche et le 20 juillet 1944, qui ont l'avantage d'être "bourgeois, chrétiens et 'apolitiques' " en insistant sur le peu d'impact et le sort tragique de leurs participants, pour à la fois ré-intégrer à la communauté nationale les "conservateurs fossoyeurs de Weimar" et rassurer tout le monde quant à l'impossibilité de lutter.

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