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Ce texte déjà ancien n’est pas une histoire du débarquement mais un examen critique du rôle de Montgomery dans la préparation et l’exécution des opérations. L’ensemble est inégal: l’auteur convainc sur la période précédant le jour J et sur les grands traits de l’historiographie d’après-guerre, mais veut trop appuyer sur les défauts de Montgomery pour que, sur la campagne elle-même, on adhère à son texte à charge.[1]

Pendant 8 mois, de janvier à août 1944, Montgomery commande aux forces terrestres débarquant en France, avec autorité sur les Américains comme les Britanniques ou les Canadiens. Il modifie profondément le plan initial, supervise l’entrainement des troupes, et mène la bataille en s’appuyant sur ses deux subordonnées, Bradley et Dempsey. Carlo d’Este écrit sur cette période une sorte de biographie thématique de Montgomery, et si le sujet dépasse souvent la simple personne de Monty, son livre ne se veut pas une histoire complète du débarquement. Aussi le texte n’aborde-t-il que brièvement les épisodes dans lesquels le rôle de Montgomery est secondaire, des combats de Omaha Beach à la prise de Cherbourg, de l’opération Fortitude aux développements de la défense allemande.

La longue première partie sur la conception de l’attaque en Normandie est une réussite. Dans quelques chapitres simples et argumentés, Carlo d’Este explique comment le premier plan construit en 1943 pêche par faiblesse: basé sur le transport maritime disponible, l’assaut initial ne comprend que trois divisions[2], ce qui n’a aucune chance de succès. Montgomery est le commandant qui inverse d’emblée les données du problème: il lui faut cinq divisions au moins, sans compter les parachutistes, et que Marine et Aviation se débrouillent pour fournir les transports nécessaires. Le récit de Carlo d’Este montre bien ce qui est propre au leadership de Montgomery sans en oublier les limites.

D’Este décrit ensuite le détail des deux séances approfondies de présentation et d’explication du plan que Montgomery organise pour l’ensemble des officiers généraux en avril et en mai 1944. Le professionnalisme de l’ensemble des militaires y transparait brillamment. L’auteur insiste, car ces séances sont aussi le point de départ d’une des controverses qui font la substance de la suite du livre: sont dessinées sur les cartes des "lignes de progrès" montrant les développements planifiés jusqu’à J+90. Si elles suggèrent que ce sont les américains qui doivent percer (comme ce sera le cas fin juillet 1944), elles indiquent aussi que la zone sous contrôle britannique doit être plus profonde que ce qui sera atteint. Et se pose, pour Carlo d’Este, la question de savoir jusqu’où exactement les Anglais comptaient avancer, et s’ils n’imaginaient pas eux aussi être en tête de la progression.

Le gros du livre décrit les opérations qui constituent la bataille de Normandie sur le front britannique[3]. L’auteur a la bonne idée de réserver certains chapitres à des développements thématiques - la topographie du champ de bataille, la pénurie de troupes au Royaume-Uni, le panier de crabes des généraux d’aviation. Au départ, les chapitres réussis alternent avec ceux ratés; puis, il ne semble qu’il n’y ait que des analyses ratées. La description du jour J se concentre sur l’exploitation plutôt que sur la conquête des plages - une réussite. De même, le détail de la petite percée et du recul d’une division blindée à Villers-Bocage combine avec efficacité récit tactique, discussion sur les enjeux opérationnels de l’action, et mise en évidence de l’absence de Montgomery au moment critique de la bataille[4].

Mais dans les développements sur les sanglants et peu fructueux combats pour capturer Caen, l’auteur cherche tellement à trouver tous les défauts à Montgomery qu’on ne le croit plus. On arrive au point où, quand Monty déconne vraiment (ainsi pendant Goodwood), on se demande si Carlo d’Este ne nous raconte pas que la moitié des événements qui l’arrange. Le problème est que l’auteur décrit complaisamment les échecs britanniques mais évite de demander "ce qu’il aurait fallu faire" ou "quelle alternative le commandement ignore": son analyse laisse sur sa faim. Et s’il évoque parfois ce que pourraient être les conséquences stratégiques de l’insuffisante profondeur de la tête de pont britannique (insuffisance de forces "faute de place", aviation devant décoller d’Angleterre, érosion trop rapide de l’infanterie...), il échoue à en démontrer l’impact concret.

Le passage le plus singulier - une sorte d’apothéose dans l’échec d’écriture - concerne la réduction de la poche de Falaise, lorsque les Alliées n’arrivent pas à bloquer complétement la retraite des armées allemandes. Carlo d’Este résume les faits dans un chapitre et en écrit un autre pour bien analyser les événements. Il y passe complètement à côté de la problématique: on lit que les pertes allemandes sont gigantesques et que la petite fraction qui s’échappe est hors d’état de nuire, mais le tout est néanmoins une sorte d’échec allié. Il reproche à Montgomery de ne pas avoir donné de renforts aux Canadiens qui tenaient une des branches de la tenaille, mais fait comme si Patton, qui tenait l’autre, n’aurait eu aucune difficulté à avancer si seulement on lui en avait donné l’ordre - et donc comme si les allemands n’auraient pas eu leur mot à dire[5]. L’auteur ne se pose pas les bonnes questions et se répand en détails inutiles ou en généralités qui laissent pantois - par exemple sur la mobilité comme qualité intrinsèque aux armées américaines.

Je dois dire qu’après tout ceci, j’ai été surpris de la façon équilibrée dont Carlo d’Este conclut - au point qu’on a la sensation que la conclusion n’est pas de la même main que le reste.

Cette Histoire du débarquement laisse l’impression d’un livre vieux et dépassé. Malgré quelques passages bien faits, le texte manque de recul - sur les tactiques ou l’arme blindée, sur la qualité du commandement, sur la pertinence des choix défensifs allemands... - et l’objectif explicite de "remettre Montgomery à sa place" laisse le lecteur indifférent.

Notes

[1] La première édition date de 1983, et le titre original donne une idée du ton: Decision in Normandy - the Real Story of Montgomery and the Allied Campaign

[2] 3 divisions, c’est moins que ce qui avait débarqué en Sicile à l’été 1943, et visant alors des plages non fortifiées

[3] l’arrêt devant Caen, puis Epson, Bluecoat, Goodwood... La seule opération américaine détaillée est bien sûr Cobra

[4] L’auteur ne le souligne pas: il semble qu’au moment "où tout se jouait" à Villers-Bocage, Montgomery était distrait par la visite de Churchill à son HQ, et avait donc lâché les commandes

[5] Pour être précis: les américains de Patton s’arrêtent à Argentan, et à la lecture de Carlo d’Este, on comprend qu’ils maîtrisent la ville. En fait, les américains (et les français de Leclerc, d’ailleurs) entrent brièvement dans Argentan mais en sont chassés, et mettent une semaine à y revenir. Carlo d’Este ne mentionne à aucun moment que les américains sont en fait bloqués par les allemands, au point qu’il laisse l’impression de ne pas s’en être pas rendu compte...