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Colossal Cracks est un ouvrage analysant l’action des armées britanniques et canadiennes en 1944 et 1945 dans les campagnes les portant des plages de débarquement jusqu’au nord de l’Allemagne. Le texte ne raconte pas, il analyse, décortiquant de façon claire et pénétrante la méthode opérationnelle des troupes sous les ordres de Montgomery. On sent à sa lecture qu’il déclasse tout ce qui le précède.

Il s’est tellement écrit sur le débarquement en Normandie et la libération de la France qu’on peut s’imaginer qu’il y a peu à ajouter. Or l’approche historique est restée parasitée à la fois par les écrits de ses principaux acteurs (Eisenhower, Montgomery) et de leurs subordonnés tout comme par les querelles entre historiens britanniques et américains. Un auteur parvenant à s’affranchir de cette historiographie peut apporter du neuf - et telle est la sensation que donne le texte de Stephen Hart, même s’il a été écrit il y a près de 15 ans.

Le propos de l’auteur n’est pas de raconter la campagne de Normandie. Même, son texte suppose un lecteur largement familier des opérations, non pas seulement des grandes lignes mais aussi du détail des enjeux, des opportunités, des difficultés et des choix tactiques de chaque offensive des forces sous les ordres du 21ème groupe d’armées [1]. Stephen Hart ne veut pas revenir sur l’événementiel mais comprendre la technique opérationnelle mise en oeuvre par Montgomery et ses principaux subordonnés. Son apport est tout dans l’analyse.

La structure du texte est limpide et inhabituelle dans un livre d’histoire[2]: l’auteur se tient strictement à une approche pyramidale: il donne sa thèse, les deux arguments la sous-tendant, et les 6 ou 7 sous-arguments soutenant les précédents. Le tout est annoncé dès les premières pages, au point que la conclusion du livre n’est qu’une redite de l’introduction. Les chapitres détaillent ces points, permettant à l’auteur de rester concentré sur ce qui l’intéresse sans jamais se laisser parasiter par des éléments annexes ou des digressions. Le tout ne fait que 180 pages et est remarquablement clair. On pourrait craindre un ouvrage sec ou affreusement théorique, mais la recherche d’illustrations concrètes tirées de l’ensemble de la campagne le rend au contraire riche et convaincant.

Surtout, la thèse élève le débat sur les mérites et insuffisances des armées britanniques et canadiennes en Normandie. Pour Hart, on ne peut apprécier l’art opérationnel de Montgomery que si l’on a conscience de l’ensemble des contraintes qu’il doit gérer, ce que les historiens n’ont pas réussi à faire jusqu’ici. L’armée britannique n’a plus de troupes disponibles au-delà de celles engagées en Normandie, si bien qu’il n’est pas question de les risquer dans des opérations où elles pourraient être détruites: le commandement privilégie la puissance de feu - ’le métal se substitue aux corps ’ - et fait extrêmement attention aux risques de contre-attaques de flanc qui pourraient couper les unités les plus avancées de leur base. En d’autres termes: prudence et économie de ses hommes, et pas de recherche d’exploitation sauf à être certain que l’ennemi est totalement anéanti. En même temps, l’ambition britannique n’est pas seulement de vaincre l’Allemagne mais aussi de gagner la paix, c’est-à-dire d’avoir un rôle de premier plan dans la campagne pour conserver une influence face aux USA et à l’URSS: donc, d’assurer un engagement actif des unités britanniques, ce qui est contradictoire avec la volonté d’économie de forces. Enfin, la troupe britannique est une armée de conscrits, comportant nombre d’unités n’ayant pas encore combattu, et qui n’a pas été fanatisée par des années de propagande: son moral est structurellement plus fragile que celui des allemands si bien le commandement doit montrer à chaque instant sa maîtrise de la situation et éviter tout revers qui se traduirait par un recul.

Ceci posé, il est heureux que la personnalité et l’expérience de Montgomery soient compatibles avec ces contraintes. Montgomery est spécialiste des opérations soigneusement planifiées. Il préfère un front étroit pour disposer de réserves et lui permettre de garder les choses sous contrôle (par exemple pour arrêter une attaque devenant trop couteuse). Il n’aime rien moins que la bataille mobile qui met du désordre dans ses communications et son administration. Et puis, le personnage croit tellement en ses propres capacités qu’il n’a aucun mal rassurer en expliquant à tout à chacun que ’tout se passe comme prévu’ . Pour Hart, Montgomery est plutôt l’homme de la situation que le personnage définissant les éléments structuraux de la bataille: un autre aurait probablement mené les choses d’une façon comparable, l’arrogance et la prétention en moins.

Dans quelques pages complètes, Hart compare les solutions opérationnelles choisies par Montgomery avec celles mises en oeuvre par les américains. Les Américains privilégient les attaques sur un front plus large, et d’une plus longue durée que les attaques relativement étroites accompagnées d’un maximum de soutien d’artillerie et d’aviation des Canado-britanniques. Plutôt que de chercher à déterminer si l’une est meilleure que l’autre, l’auteur rappelle qu’aucune des deux méthodes n’a été décisive contre les Allemands. La technique britannique ne parvient pas à percer car l’attaque est si concentrée qu’elle autorise l’ennemi à se concentrer en défense, et parce que l’artillerie ne peut pas avancer au rythme des unités de pointe; la technique américaine manque de réserves pour permettre une exploitation[3]. Hart prend ici encore du recul dans un débat qui a beaucoup agité l’historiographie.

Dans une dernière partie originale, le livre étend l’analyse aux deux principaux subordonnés de Montgomery, les généraux Dempsey et Crerar. L’objectif de Hart est de montrer que la conduite opérationnelle de la campagne ne tient pas qu’à Montgomery, et que ses commandants d’armées ont également joué un rôle d’importance. Cela l’amène a étudier les relations entre ces personnages pour déterminer quelles décisions venaient de l’un ou de l’autre. La recherche est salutaire dans le cas du général de Dempsey tellement celui-ci a été laissé dans l’ombre par Montgomery pendant et après la guerre[4]. Hart montre que Montgomery et ses adjoints avaient une large communauté de pensée qui a aidé à la cohérence des campagnes. Dempsey a pu plusieurs fois être à l’initiative d’opérations - même si Montgomery prenait naturellement la responsabilité finale -, tandis que Crerar semble avoir été un homme plus réactif et s’appuyant d’abord sur un exceptionnel chef de corps, Simonds.

Si la qualité d’analyse du texte dépasse de loin celle de la plupart des histoires de la campagne de Normandie, une des faiblesses réside dans la présentation d’une thèse ’monolitique’ couvrant toute la campagne de Juin 1944 à l’hiver 1945. La recherche d’une approche opérationnelle constante sous-entend que les unités et leurs commandants n’ont pas gagné en expérience et ne se sont pas progressivement adaptés aux techniques de leurs ennemis. Ce point peut être contesté, et Hart est le plus mal à l’aise quand il évoque certaines opérations de la fin de la campagne de Normandie qui ont mis en oeuvre des innovations touchant l’échelle opérationnelle. Il se peut que la recherche se soit affiné depuis.

Colossal Cracks est un texte clair, bien recherché et de bout en bout stimulant. Pour un lecteur familier des opérations militaires, il met admirablement en évidence les sous-jacents et les conséquences concrètes de la conduite opérationnelle des armées de Montgomery. On en sort en ayant bien mieux compris la nature des choix des acteurs militaires britanniques et canadiens: un texte qu’on ne peut regretter d’avoir lu.

Notes

[1] Lire ce texte peu de temps après avoir lu celui de Carlo d’Este - mon billet précédent - tenait de l’enchaînement parfait

[2] Et totalement inattendue chez cet éditeur, dont les autres titres tiennent plutôt du fétichisme à gros tanks germaniques, avec nombre de titres dédiés à des unités nazies ou aux exploits de tel ou tel tankiste allemand...

[3] Toute comparaison est d’autant plus embrouillée que la percée américaine hors de la tête de pont de Normandie, l’opération Cobra, se fait en utilisant une technique ’britannique’

[4] Dempsey, un homme délibérément discret, n’a pas écrit de mémoires et est toujours resté d’une fidélité sans faille à Montgomery, refusant d’intervenir dans les polémiques d’après-guerre