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Le livre de Nicolas Bernard est une somme impressionnante de documentation sur la guerre germano-soviétique de 1941 à 1945. Porté par une structure claire et une volonté de sérieux, le texte revient sur chaque dimension du conflit, en décrivant à la fois les opérations militaires et ce qui les entoure, de la diplomatie aux politiques d’occupation.

Cette Guerre germano-soviétique est sans doute la première monographie complète en français sur le Front de l’Est[1]. Nicolas Bernard veut être exhaustif et moderne et appuie sa recherche sur la consultation d’à peu près tout ce qui est disponible en français, en allemand, en russe et anglais[2]. Le travail abattu en impose d’autant plus que l’auteur ne se perd pas dans ses sources: pour chaque moment - une opération militaire, un coup de sonde diplomatique, la description des crimes nazis etc. - quelques pages synthétiques reprennent les grands faits et donnent un début de discussion sur les enjeux, les résultats et les conséquences. La structure rigoureuse, le choix de narration et la concentration du propos portent l’ambition du livre: exhaustif mais pas ennuyeux. On ajoutera que le style clair et descriptif, avec d’occasionnelles citations de témoignages, permet de garder de bout en bout un ton sérieux et une saine distance à son sujet.

Nicolas Bernard voulant d’abord synthétiser en français la recherche, son livre ne propose pas de grande thèse. Il est déjà content de rappeler les faits de façon organisée bien qu’occasionnellement il manque un petit peu d’analyse ou de réflexion. L’auteur rappelle efficacement les motivations et la psychologie des caractères de Staline et d’Hitler, en particulier leurs évolutions à mesure du conflit. ll discute volontiers de ce qui fait la combattivité de la troupe face à la guerre. Il développe l’effort industriel, en particulier du côté soviétique, où l’apport du lend-lease est approfondi. Mais les nombreuses descriptions des opérations militaires manquent un petit peu de recul. Les techniques militaires des deux camps, blitzkrieg et opérations en profondeur, sont rappelées au début du texte sans qu’il en soit fait un usage précis dans la suite, surtout à partir de Stalingrad: souvent, la conclusion des opérations militaires s’arrête au bilan des pertes réciproques sans regarder le rapport coût/efficacité ou l’éventuelle évolution des techniques de commandement. De la même façon, les passages sur l’armement sont plus un rappel des caractéristiques techniques des blindés ou des avions qu’une réflexion sur leur pertinence par rapport aux enjeux industriels et militaires. Certains autres enjeux économiques sont en filigrane - par exemple parmi leurs conquêtes agricoles ou minières ce que dont les Allemands pouvaient réellement profiter, et l’intérêt ou non à mener les opérations en fonction. Sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, le texte est par contre tout à fait réfléchi, rappelant non seulement les exactions mais aussi leur planification. Et les chapitres finaux sur la perception du conflit par les générations d’après-guerre, aussi bien en Allemagne qu’en URSS, sont une belle réussite. Cette Guerre germano-soviétique atteint bien par moments son ambition de présenter "l’état de l’art" de l’histoire de la guerre germano-soviétique.

Peut-être l’aspect de fond le plus curieux est-il la volonté de l’auteur de lier les décisions sur le Front de l’Est à tout ce qui passe ailleurs sur la planète, souvent de façon quelque peu artificielle, en particulier avant 1943 (par exemple, voir un impact concret de la bataille de Nomohan entre Soviétiques et Japonais sur les négociations du pacte Germano-soviétique de l’été 1939, penser que la crainte d’un débarquement Allié entraîne le changement d’orientation de la campagne de l’été 1942, suggérer que la conférence de Wannsee de janvier 1942 est provoquée par l’entrée en guerre des USA le mois précédent etc.).

Enfin, on regrette une syntaxe curieuse: un usage comme aléatoire de la conjugaison, les paragraphes ou les phrases sautant du présent de narration à l’imparfait ou au futur[3]; des ruptures de phrases entre virgules ou tirets souvent à contretemps; et un peu plus de coquilles que ce qu’on attend pour un éditeur sérieux. On a la sensation que le texte n’a pas bénéficié d’une dernière relecture ou que certains passages ont été terminés trop rapidement (curieusement, plutôt la période 1941-1942 que la fin de guerre)[4].

Cette Guerre germano-soviétique donne en un volume l’ensemble des éléments touchants au conflit, dans une version à jour, sérieuse et accessible. Tout lecteur y trouvera des éléments neufs, et pour qui n’est pas familier des textes en anglais, ce livre comble un trou béant dans la littérature historique en français.

Note: j’ai reçu un SP de cet ouvrage

Notes

[1] En anglais, on a par exemple Overy ou Glantz

[2] On pourrait reprocher à Nicolas Bernard de n’être pas retourné aux sources primaires; mais ce serait se tromper d’enjeu: le texte est une synthèse, donc ni l’exploration de sources inédites ni la remise en cause d’interprétations précédentes. En outre, nombre de ces sources secondaires sont en fait des compilations de sources primaires - à commencer par certains titres de Glantz

[3] Le défaut apparaît de bout en bout, au point que j’ai dû éduquer mon cerveau à tout transformer en présent de narration, pour supporter les moments comme alors qu’il effectue des recherches il ne découvrira, ou les il n’est pas niable que + indicatif. Cela m’a rappelé une autre lecture il y a quelques temps où je m’étais habitué à ne plus voir les points de suspension que l’auteur lâchait partout

[4] On me dit que l’ouvrage a bénéficié d’un second tirage qui a rattrapé nombre de ces coquilles