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Ce livre dévoile un matériau inédit à la recherche: les conversations, enregistrées à leur insu, des prisonniers de guerre allemands capturés par les Alliés occidentaux. En couplant histoire et socio-psychologie, les auteurs dépassent la simple mise à jour de nouvelles archives pour réfléchir aux origines de la violence.

Une longue et passionnante introduction propose une méthode de lecture des archives. Pour éviter les jugements de valeur et les anachronismes, les auteurs définissent les "cadres de référence" des soldats écoutés. Ces cadres comptent plusieurs niveaux: appartenir à l’Europe moderne; vivre sous le régime politique du 3ème Reich; être dans l’armée; enfin, être le produit d’une famille et d’une éducation individuelle. Pour Neitzel et Welzer, ce dernier niveau n’a quasiment aucune importance: l’histoire personnelle et les convictions n’influent qu’exceptionnellement sur les comportements des soldats. Par contre, le régime politique entraîne en quelques années à peine un changement profond du "cadre de référence". Les propos des soldats dévoilent combien il leur est naturel de nier à ceux qui ne font pas partie de la "communauté allemande" toute obligation sociale (justice, compassion, amour du prochain...), sans qu’il reste quoi que ce soit de leur éducation chrétienne. Et bien sûr, l’institution totale qu’est l’armée en guerre impose des valeurs de bravoure, d’honneur, d’obéissance et de professionnalisme qui écrasent les croyances que peuvent avoir eues les soldats avant d’en faire partie.

Le verbatim des propos enregistrés est ensuite organisé dans une cinquantaine de thèmes. Chaque court extrait est suivi suivi d’un commentaire qui le paraphrase et explique comment il permet de mieux cerner le "cadre de référence". Cet appareil critique enrichit les témoignages, ne serait-ce qu’en soulignant si le propos cité est isolé (par exemple il n’y a qu’un seul cas où un soldat raconte comment il a aidé à la fuite d’un Juif) ou une banalité dont n’est retranscrite qu’un extrait représentatif (typiquement les discussions où les soldats comparent les performance des engins militaires). En même temps, le lecteur est parfois noyé dans le commentaire, quand celui-ci s’éloigne discrètement du verbatim ou devient tout simplement trop volumineux par rapport aux extraits. Alors que les auteurs expliquent qu’ils ont dépouillé près de 50 000 pages d’archives, il n’y en a peut-être pas plus de 50 pages dévoilées dans le volume, au point qu’on se demande par instants si le matériau justifie bien les conclusions.

Plutôt que de commencer par ce qui tient de la vie quotidienne du soldat, les auteurs présentent d’abord les actes de violence, passant très rapidement de la satisfaction du pilote de chasse abattant un appareil ennemi aux discussions sur les assassinats de masse. Ils constatent que jamais un soldat n’est surpris d’entendre parler de villages brûlés ou d’assassinats de Juifs - seul les détails pratiques choquent ou suscitent une curiosité morbide -, en une nouvelle confirmation que cette violence systématique fait partie de l’environnement naturel des soldats allemands.

Neitzel et Welzer dénichent aussi nombre d’exemples de violence dénuée de raison, "autotélique": la condition de soldat et le pouvoir qui en découle font que n’importe quel comportement d’un civil ou d’un prisonnier ennemi justifie l’acte violent. En fait, - et cela constitue la thèse de fond du livre - il n’est nul besoin de propagande, d’idéologie, de conviction personnelle, d’adhésion politique pour que la plupart des individus participent activement: on tue simplement parce qu’on peut tuer, parce que c’est autorisé dans le "cadre de référence" dans lequel on vit.

Quelques pages sont consacrées à la perception qu’ont les individus des principaux hommes politiques allemands. Alors que les enregistrements datent par définition de la guerre même, les auteurs soulignent la continuité entre les avis portés sur les Himmler, Goebbels ou Goering avec les clichés de l’historiographie d’après-guerre: la perception populaire de l’époque a simplement déteint sur la suite. Les hommes montrent une sincère confiance dans les décisions et les choix d’Hitler, confiance que rien ne semble pouvoir faire cesser. Comme l’analysent finement les auteurs, l’investissement émotionnel dans la foi en Hitler est tellement extraordinaire que revenir dessus est aussi difficile que, pour un investisseur qui voit les cours de Bourse chuter, sortir du marché et de se retrouver définitivement devant ses pertes. Ceux qui ont vécu la période, même des décennies plus tard, restent fidèles à leur foi et n’admettent pas avoir pu se tromper.

Mené par deux auteurs d’un professionnalisme sans faille, ce livre provoque par petites touches toutes sortes de réflexions sur le comportement d’un groupe armé. En faisant des parallèles avec les situations de guerre plus modernes (comme cet hélicoptère tirant sur des civils en Irak), les auteurs montrent comment le combat s’apparente à un travail bien fait et comment la volonté de ne surtout pas être exclu de son groupe de camarades est plus importante que tous les facteurs moraux ou idéologiques. En fin de guerre, même ceux qui ont consciemment envie de se rendre ne le font pas de peur d’être rejetés de leurs pairs. Si les auteurs n’exonèrent jamais totalement l’individu de ses actes, leur façon de toujours rappeler les valeurs colportées dans le "cadre de référence" permet une description pragmatique des comportements. Lors du combat lui-même, les soldats n’ont que des tâches ponctuelles à accomplir (reprendre un village, défendre un bunker etc.) si bien que la conscience de la situation générale de la guerre, même une fois qu’il est évident qu’elle est perdue, n’a guère d’impact sur leur comportement.

L’application des modèles de la psycho-sociologie à l’exploitation détaillée d’un matériau historique inédit fait de ce Soldats un texte à la fois de haut niveau et facile d’accès. La thèse des auteurs, montrant l’absence de cause à la violence sinon le simple fait d’avoir changé le "cadre de référence", montre que l’idéologie n’influence pas le quotidien des actes individuels mais la culture profonde du groupe.