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Le général allemand Johannes Blaskowitz, un personnage secondaire de la seconde guerre mondiale, est notable par un seul fait: devenu responsable militaire des troupes d’occupation en Pologne en 1939, il dénonce les atrocités commises par la SS et la police allemande contre la population. Il se plaint avec constance en remontant à sa hiérarchie berlinoise des memoranda sur les exactions, photos à l’appui, et fait en sorte que ses protestations atteignent Hitler. Quelle conséquences pour lui dans le régime de terreur du Troisième Reich? Blaskowitz est simplement mis au placard dans des postes de garnison en France. Il n’est pas arrêté, il n’est pas emprisonné, il n’est pas rétrogradé, il n’est même pas chassé de l’armée: il cesse simplement d’être promu[1]. Dénoncer, par écrit et de façon répétée les crimes nazis n’a donc pas d’autre conséquence - or aucun autre général de la Wehrmacht n’éprouve le besoin ou a le courage d’en faire autant.

Une difficulté inattendue de cette biographie est que l’auteur épouse naturellement le point de vue de son personnage, quand celui-ci souligne combien les soldats de la Wehrmacht sous ses ordres sont outrés du comportement des unités SS. Et comme Blaskowitz envoie aussi ses mémo à d’autres interlocuteurs que sa hiérarchie, évoquer leur réception revient à faire le tour des généraux réceptifs à la vision d’une armée "propre". Le biographe tombe à pieds joints dans le piège: son livre ne laisse aucune place à l’idée que les soldats de l’armée régulière sous les ordres de Blaskowitz aient pu également commettre des exactions, non seulement en Pologne mais plus tard en France occupée ou aux Pays-Bas. Blaskowitz, de 1941 à 1944, est responsable militaire de la moitié sud de la France et ses troupes participent à la réduction des maquis des Glières ou du Vercors[2] - ce qui est mentionné une ligne sans autre discussion. Et il finit la guerre en 1945 avec les troupes coincées aux Pays-Bas, où toutes sortes de crimes sont encore commis dans les derniers jours avant la reddition - un point tout simplement ignoré dans le texte.

Il n’en reste pas moins que Blaskowitz est l’unique général protestant contre la politique d’exactions systématiques des nazis. Blaskowitz est comme tant d’autres un pur produit des écoles militaires allemandes, partageant le même sens de l’honneur et les mêmes valeurs que ses pairs. Il est en plus profondément croyant. Droit et professionnel, il ne semble pas spécialement ambitieux, considérant que les promotions dérivent naturellement de la valeur. Il se trouve plusieurs fois en contact direct avec Hitler et ne fait aucun effort pour séduire ou flatter. Son dossier le décrit comme compétent, sans louanges appuyées, mais sans non plus pointer de limite explicite. Blaskowitz est en fait un traditionaliste, à l’égal de nombre de ses pairs. Ce qui le pousse à protester très vite contre les comportements qu’on lui rapporte en Pologne et ce qui choque son sens moral restent mystérieux. Il est un individu sans don particulier qui une fois dans sa vie est à un endroit et un moment où il se surpasse.

Plusieurs chapitres du livre de Richard Giziowski décrivent les campagnes actives de Blaskowitz, en particulier la retraite des troupes allemandes après le débarquement en Provence, puis la défense de la Rhénanie en février-mars 1945. Ces longs développements sont brouillons et sont dénués de réflexion: l’auteur paraphrase l’histoire officielle alliée, complémentée des quelques interrogatoires faits, juste après la guerre, des généraux emprisonnés[3]. Il n’est à aucun moment possible d’évaluer si Blaskowitz a un impact concret sur la campagne ou si les initiatives sont d’abord celles de ses subordonnés. Faute de source allemande (ou française), et en l’absence du moindre esprit analytique, on n’y apprend strictement rien. En fait, les clichés et les curieuses coquilles - des Anglais lors des combats à Montélimar, où il n’y a jamais eu que des Américains... - montrent que l’auteur ne comprend rien au sujet.

A l’image de Blaskowitz, cette biographie est un texte mineur qui a quelques rares passages intéressants au milieu d’un tout insipide.

Notes

[1] Parmi ceux à son grade en 1939, il est le seul à ne pas finir la guerre Feldmarschall

[2] La division SS qui commet le crime d’Ouradour sur Glane est géographiquement dans sa zone mais appartient à la réserve de l’OKW et ne dépend pas hiérarchiquement de Blaskowitz

[3] L’auteur prend soin de référencer chacune de ses assertions, avec presque une note par phrase. Mais cela s’avère bizarrement contre-productif. Le lecteur connaisseur reconnaît vite les références datées et l’exploitation des seules sources en anglais. Comme l’auteur, quand il recherche sur la jeunesse de Blaskowitz ou sur la campagne de Pologne, est capable d’exploiter des sources allemandes, on en conclut qu’il a délibérément fait preuve de dilettantisme sur d’autres sujets