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Ce Forgotten Ally nous rappelle qu’il ne suffit pas d’être le seul ouvrage moderne et documenté sur un sujet donné pour être un bon livre.

Rana Mitter donne une histoire complète et non thématique de la Chine en guerre, de 1937 à 1945, en prenant exclusivement le point de vue chinois. Il n’y a pas, à ma connaissance, d’équivalent publié en anglais depuis 30 ans. La perspective chinoise est illustrée par de nombreux récits "d’en bas", comme ceux d’un journaliste engagé traversant le pays en 1937-1938 ou par les journaux de bords de certaines personnalités. Surtout, la Chine est personnifiée par le trajet de trois leaders: Tchang Kaï-chek le chef nationaliste, Mao Tsé-toung et les communistes, et, ce qui est original, Wang Jingwei et les collaborateurs avec les japonais.

Appuyer la trame narrative sur le destin de ces trois individus est une idée efficace et rafraichissante dans les chapitres qui décrivent l’évolution politique de la Chine jusqu’en 1937, puisque la période est généralement racontée du point de vue japonais. Mais l’auteur échoue à poursuivre sur la longueur du livre. Après 1938, il reste allusif quand il écrit sur les communistes, se contentant souvent de rappeler les principaux discours de Mao, y compris lors de la "rectification" de 1942, et sans donner plus d’éléments sur l’action concrète des communistes dans les zones sous leur contrôle ou dans leur guérilla. Le développement d’une collaboration d’état avec la défection de Wang Jingwei s’arrête à cela: son existence. Après le récit de sa mise en place, il n’est rien développé d’autre. Même si Rana Mitter donne en bibliographie à peu près toutes les sources publiées sur la Chine pendant la période, on constate qu’il fait nombre d’impasses et reste superficiel.

Le livre est au contraire empathique avec Tchang Kaï-chek, en voulant à tout prix en faire un homme exclusivement dédié à la grandeur de la Chine. Mitter estime qu’un fil rouge conduit la politique de Tchang: l’unification de la Chine et son émergence comme une puissance à part entière (et non un ensemble crypto-colonial) sur la scène internationale. Il est sur ce dernier point convaincant en revenant sur les visites diplomatiques de Tchang en Inde avec Ghandi et au Caire avec Churchill et Roosevelt: davantage que le contenu des discussions, c’est le fait d’être reçu à l’étranger qui établit la légitimité de la Chine et de son dirigeant.

Rana Mitter tient tellement à mettre Tchang en avant qu’il ne pointe jamais la moindre insuffisance du personnage, même contre l’évidence. Il va plusieurs fois jusqu’à le faire passer pour un leader désintéressé par le pouvoir. Impression singulière: le livre semble écrit par un historien de Taïwan en pleine guerre froide, par exemple quand de vagues intentions sociales qui ne se matérialisent pas par davantage qu’un compte rendu de réunion ministérielle sont assimilées à une mise en place effective, ou quand le texte se contorsionne pour déterminer les responsabilités dans la famine de 1942 (4 millions de morts!) et conclure que... ce n’était la faute de personne.

De même, l’auteur décrit en détails le comportement pusillanime et froussard de Wang Jingwei passant à l’ennemi, et n’oublie pas de décrire son passage par un bordel de Hanoi. De Stillwell, on entend d’abord les défaites et l’arrogance inouïe, à coup de citations des passages les plus outrageants de ses carnets. Mais si Mitter évoque la corruption de l’entourage de Chiang ou le comportement méprisant et aristocratique de Mme Chiang, il entoure ses propos de précautions oratoires et de conditionnels. Seuls les lecteurs les plus naïfs (ou les plus heureux de lire les éloges des nationalistes chinois) se feront prendre.

Le livre souffre d’une autre faiblesse structurelle: se tenant rigoureusement au point de vue chinois, il présente les actions des ennemis ou partenaires de la Chine comme des sortes de fatalités, survenant sans qu’il en soit jamais évoqué les motivations, et surtout pas si les causes tiennent, justement, à des faiblesses ou des erreurs des chinois. La guerre elle-même est une sorte d’événement extérieur qui touche le gouvernement nationaliste, qui semble n’y rien pouvoir faire, et qui perd ou gagne des batailles comme aléatoirement. En fait, le livre écrit une histoire personnelle de Tchang avec une toile de fond de la Chine en guerre sans jamais tenter d’aborder les dimensions intermédiaires - qui font toute la complexité. Pour souligner le plus évident: il n’est à aucun moment abordé l’impact de Tchang (s’il y en a jamais eu un) sur la stratégie militaire ou la préparation des armées.

Et la façon de tracer à grands traits les événements hors de Chine, à l’échelon de l’année plutôt que du mois, entraîne de singulières approximations. Les batailles frontalières entre Japon et URSS de 1939 sont présentées comme si Tchang pouvait en suivre le déroulement quotidien. En mars 1940, une manœuvre diplomatique entre Anglais et Japonais est expliquée par le fait que "la France est sur le point de tomber". Ou encore, en 1944, les USA sont exclusivement préoccupés par le débarquement en Normandie, ce qui explique que le Japon ait les mains libres en Chine pour battre les armées de Tchang à plate couture - le texte sous-entend que les opérations dans le Pacifique n’existent pas. Plus tard, on lit que les 30 000 militaires américains qui veulent manger du bœuf plutôt que du riz détournent une proportion considérable des ressources du pays. Bref, le texte de Rana Mitter montre un étrange amateurisme.

Forgotten Ally est un texte d’autant plus décevant qu’il est bien écrit et qu’il pourrait, s’il avait un minimum de rigueur, combler un large vide dans la recherche. C’est au contraire un livre qui met en avant des idées erronées ou biaisées qu’il faudra s’acharner à corriger: il fait reculer l’histoire.