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Fort curieux titre pour spécialiste, cette thèse publiée par un éditeur suisse est étonnamment accessible et présente un point de vue totalement inédit en occident sur le Japon et la Chine en guerre.

Samuel Guex suit le parcours de deux intellectuels japonais qui décident, dans les années 1920, de consacrer leurs études à la Chine et au chinois, une discipline à l’époque à la fois délaissée et arriérée. Les deux hommes, Takeda Taijun et Takeuchi Yoshimi fondent un cercle d’études littéraires sinophile et cherchent à maintenir des liens d’amitié avec la Chine. La guerre les amène, comme soldat ou comme chargé de mission, à découvrir le pays par eux-mêmes: ils en reviennent en constatant qu’ils maîtrisent bien trop mal la langue vernaculaire et que leur statut d’envahisseur leur interdit de toutes les façons tout contact avec la civilisation chinoise. L’un s’enferme dans des études académiques au Japon quand l’autre rejoint une mission culturelle pour échapper à l’armée et vivre la dernière année de guerre de taverne en bordel. Après guerre, Takeda devient un romancier d’importance, centrant ses textes sur l’expérience chinoise ou sur Shanghai. Takeuchi, intellectuel intransigeant, n’hésite pas à aborder des sujets devenus tabous comme "l’asianisme" qui saisit le Japon militaire ou les idées sous-jacentes à la "Sphere de Co-Prospérité".

Bien que le texte soit la publication d’une thèse, l’absence d’une partie théorique et les citations appropriées des écrits des deux personnages rendent le tout lisible et simple d’accès. On découvre par petites touches des aspects sociologiques peu évoqués sur la période. Par exemple le sentiment de l’expatrié qui, bien qu’étant à Pekin, ne fréquente qu’un cercle social de japonais; la surprise de celui qui quitte le Japon pour Shanghai en 1944 et prend conscience de l’extrême rationnement sévissant au Japon ("de l’huile pour sauter les nouilles! on n’en trouve plus à Tokyo"); ou le passage soudain de conquérant à vaincu en août 1945 au coeur de la Chine.

Un des passages les plus intéressants, car touchant un point fort rarement rappelé, touche à la réaction juste après Pearl Harbor. Alors que les sinologues ne peuvent se défaire d’une certaine gêne - même bien enfouie en eux - quant au comportement japonais en Chine, ils vivent un profond soulagement et une grande joie à la déclaration de guerre aux USA: enfin la preuve que le Japon lutte contre l’impérialisme occidental et qu’il est davantage qu’un impérialiste écrasant plus faible que lui en Chine. Cet aspect psychologique, qui touche peut-être aussi une partie de la direction politique, est une piste de réflexion complémentaire au récit habituel de l’entrée en guerre.

L’auteur revient sur les détails des réflexions des cercles intellectuels, par exemple au travers un colloque de 1942, et d’abord pour en souligner le creux et la vacuité. On se rend petit à petit compte, à mesure que sont évoqués la littérature, les arts ou les religions (Takeuchi se passionnant un moment pour l’islam), que les raisonnement se réduisent rapidement à "supérieur vs. inférieur" ou de "grand frère vs. cadet", les Japonais projetant inconsciemment un des traits saillants de leur société, dans laquelle deux interlocuteurs ont toujours une position hiérarchique l’un vis-à-vis de l’autre.

Enfin suivre Takeda et Takeuchi, tous deux quasi inconnus en occident, permet au lecteur d’apercevoir par leurs pairs, leurs traductions ou leurs homologues chinois toute une littérature asiatique jamais traduite en français et qui est comme une promesse de découvertes à venir.