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Méconnus, les combats de 1942-1943 dans le Caucase sont d’une telle diversité qu’ils méritent bien de s’y pencher. Mais le livre de Boris Laurent est incompréhensible et, malgré de louables tentatives, échoue à mener la moindre analyse.

Les opérations à l’extrémité de l’avance allemande en URSS, lorsqu’à l’été 1942 les envahisseurs dépassent Rostov et menacent, au pied des contreforts du Caucase, les puits de pétrole soviétiques, sont d’une diversité oubliée. La campagne dure plus d’un an avant l’évacuation de la tête de pont allemande du Kouban, et voit successivement de grandes manœuvres mobiles et des combats de haute montagne, mais aussi des tentatives de bombardement stratégique sur les puits de pétrole, des débarquements soviétiques sur la côte de la Mer Noire, un grand pont aérien, une guerre de siège à Novorossiisk, de vastes combats d’aviation... Bien exposé, le sujet peut devenir passionnant.

Mais Boris Laurent fait une faute impardonnable en dédiant de longs passages au récit des plans et des combats sans fournir de carte laissant une chance au lecteur de suivre. Le texte inclut régulièrement des séquences de plusieurs pages où défilent numéros d’unités, localités et dates qui sont aussi abstraits que des identifications de planètes ou des listes de termes scientifiques. Les quelques cartes du livre sont simplement dupliquées d’autres ouvrages sans que Laurent ait jamais tenté de les accorder à son texte ni fait l’effort de dessiner celles dont il a besoin. La disposition des unités y est généralement omise. Et comme si cela ne suffisait pas, le texte a une chronologie défaillante, avec de fréquents retours en arrière, et préfère expliquer les mouvements en termes de "flanc droit" ou "flanc gauche" au lieu d’utiliser les points cardinaux, ce qui, dans un récit où les directions d’avance sont tout aussi bien nord-sud que est-ouest ou ouest-est, amplifie encore la confusion. Le lecteur n’a d’autre choix que de lire en diagonale ces récitatifs de combats.

Boris Laurent souhaite toutefois faire mieux que de répétitifs récits d’opérations. Il se dit régulièrement, "là, il faut faire le point", pour tenter un bilan, une conclusion, ou un petit essai contre-factuel. Mais souvent on est désolé qu’il n’arrive pas à faire autre chose que redire ce qu’il vient d’écrire, sans être capable de pousser la réflexion. On est content qu’il se pose certaines questions, par exemple sur la possibilité ou non de détruire les champs de pétrole soviétiques par bombardement, ou sur la pertinence de maintenir des unités dans le Caucase pendant que la bataille de Stalingrad fait rage, mais on est presque pris de pitié quand on lit ce qu’il en tire. L’auteur semble désespérément incapable de peser le pour et le contre d’une problématique. S’il faut décrire une opération, il énumère un ordre de bataille sans jamais aller jusqu’à en déduire un ratio de force ; s’il faut imaginer qu’un camp se concentre davantage à tel ou tel endroit, par exemple renforcer l’effort pour percer le siège de Stalingrad, c’est sans même se poser la question de ce que l’autre camp pourrait faire en réaction. Pour ne donner qu’une illustration, Laurent affirme que les Allemands auraient pu anéantir les puits de pétrole par un effort bombardement stratégique, sans se demander un seul instant quelle efficacité a jamais l’arme aérienne visant une cible industrielle (alors que la littérature sur l’impact des bombardement américains et britanniques contre l’Allemagne donne largement la réponse), et sans que lui vienne à l’esprit d’évoquer une possible réaction des Soviétiques. Cette superficialité est malheureusement systématique.

Avec ceci, il émerge une vague thèse du livre, qui consiste à ramener l’ensemble des choix, des développements, et bien sûr des défaites allemandes aux caprices d’Hitler. Quelques pages montrent chez Boris Laurent une certaine fascination pour tout ce qui ressemble à des "troupes spéciales", en fait toute unité qui a une désignation particulière, indépendamment de son rôle ou de sa pertinence : "SS Wiking", "Gebirgsjäger" (chasseurs alpins), ou le long développement sur un commando de saboteurs dont on finit par comprendre qu’il ne compte que 77 individus parachutés par petits groupes qui n’arrivent pas à saboter quoi que ce soit. Et dans le prolongement de cet intérêt aux technicités de l’armée allemande se trouve la version habituellement relayée par les mémorialistes allemands: "les chefs de la Wehrmacht ne parviendront jamais à faire entendre raison à Hitler". Mais davantage qu’une posture idéologique de l’auteur, j’ai eu l’impression que cela dérivait d’une incapacité à décomposer un problème et donc à imaginer une quelconque causalité alternative.

Un mot sur les sources, pour finir. Hors les longues digressions peu originales sur la situation générale de la guerre, les chapitres sur le Caucase lui-même sont essentiellement bâtis sur l’exploitation de trois livres en anglais quelque peu datés : un texte de 1968 par Ziemke, un historien militaire américain; les mémoires du maréchal Grechko, publiés en 1969 juste après que le témoin quitte la tête des forces du Pacte de Varsovie; et le texte de 1970 d’un vétéran de la Waffen-SS, Wilhem Tieke[1]. Construire un livre à partir de sources secondaires est tout à fait possible si on y apporte une problématique ou une réflexion. Tel n’est toutefois pas le cas ici.

Note

[1] Dans la bibliographie, ces trois ouvrages sont datés respectivement de 2002, 2001 et 1995, correspondant sans doute aux éditions que Boris Laurent a consultées. Mais il avait certainement remarqué qu’il s’agissait de textes bien plus anciens.