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Une niche de l’étude militaire de la Seconde Guerre mondiale est la compréhension et la critique de la formation des officiers pendant l’entre deux guerres. Au-delà des aspects sociétaux de ces institutions, la question principale est bien sûr celle de la pertinence et de l’efficacité de ces formations : qu’y enseigne-t-on, par qui et à qui, et suivant quelle méthode?

Le livre de Jörg Huth frappe par deux aspects fort inhabituels. Le premier est dans les quelques lignes de remerciements qui ouvrent le livre: involontairement, l’auteur s’y décrit comme un doctorant plein d’aigreur, en dispute avec son université, et maladroit au point de se mettre à dos les archivistes des institutions qu’il fréquente. Rarement est-on ainsi mis en garde sur les préjugés d’un auteur envers son sujet, qui est, ici, un type d’enseignement supérieur.

L’autre originalité est la méthode comparative de Muth, mettant face à face les formations américaines et allemandes entre 1920 et 1940. Cette approche comparative lui permet des contrastes qui soutiennent avec force une critique impitoyable du système américain.

La formation initiale des cadets (17-21 ans) à West Point est inepte dans le fond comme dans la forme. Le cursus comprend environ 80% de sciences dures sans lien avec la chose militaire. Le corps enseignant, essentiellement recruté parmi les anciens élèves, et en pratique nommé à vie, est d’un conservatisme stupéfiant. L’ambiance de l’école est marquée par l’interminable bizutage infligé aux nouveaux venus, et qui, chez Huth, est le point emblématique de la culture de l’école. Pour l’auteur, West Point n’a tout simplement aucune valeur; même, c’est une nuisance.

A l’inverse, les lycées militaires allemands (Kadettenschulen), qui s’adressent aux garçons surtout à partir de 14 ans, sont conçus autour de la "valeur morale" et non en fonction de l’âge des élèves. La camaraderie entre promotions est encouragée et les diplômés ne sont définitivement officiers qu’après une période probatoire qui leur rappelle que leur formation ne suffit pas en soi. A 19 ans, ces jeunes officiers sont plus solidement formés que leurs homologues américains de 22 ans.

L’auteur applique sa méthode à l’échelon suivant de formation, destiné aux officiers prometteurs d’environ 35 ans, la Kriegsakademie et le Command and General Staff School. En étudiant quels individus suivent ces cours, Muth découvre que les Américains sont choisis par leur hiérarchie alors que les Allemands passent par un concours nécessitant des mois de préparation : même ceux qui n’entrent pas à la Kriegsakademie commencent à être formatés. Si les cours couvrent grosso-modo les mêmes matières, Muth insiste sur la différence fondamentale dans les méthodes pédagogiques. Les Américains enseignent une doctrine pour que les officiers aient un langage cohérent et des automatismes. La "school solution" est toujours privilégiée dans les exercices pratiques, et en dévier est prendre le risque d’être mal noté, avec de possibles conséquences sur sa carrière.

Les Allemands n’ont pas de doctrine aussi formalisée et enseignent au contraire qu’un problème n’a pas de solution unique. Ils privilégient la discussion entre élèves autour des différentes possibilités d’action. Là où les Américains cherchent à encadrer les techniques d’exécution, les Allemands insistent sur l’importance de déléguer aux subordonnés les modalités d’implémentation . Muth donne ainsi quelques clés sur la résilience de l’armée allemande en campagne : la formation encourage à considérer les problèmes du point de vue de l’échelon supérieur, ce qui facilite la tâche d’un officier devant remplacer son chef dans l’urgence ; insister sur l’esprit d’initiative encourage chacun à toujours se demander ce qu’il peut faire "dans l’esprit des ordres", sans attendre confirmation de la hiérarchie. La réalité est en fait à l’inverse du cliché sur les cultures nationales: ce ne sont pas les Allemands qui sont rigidement dans des règlements, mais les Américains.

L’ensemble du livre est une thèse claire et articulée aux observations stimulantes. On regrette que l’auteur veuille arriver à une démonstration si impeccable qu’il magnifie la valeur de la formation allemande, en en gommant, à quelques clauses de style près, tout ce qui pourrait en souligner des limites. Il rejette en note de bas de page les témoignages de ceux qui en ont détesté l’ambiance ou l’état d’esprit, en les qualifiant de cas isolés non significatifs. Il constate que les aspects idéologiques de l’enseignement sont inaccessibles à l’historien, les officiers allemands ayant de bonnes raisons de ne pas s’en souvenir dans leurs témoignages d’après-guerre. Le lecteur se rend vaguement compte qu’il pouvait s’écrire une histoire affreuse des lycées militaires allemands, et peut-être de la Kriegsakademie. Réciproquement, les avis positifs sur la formation américaine - il en existe, au moins sur son second échelon - sont aussi traités comme sans pertinence.

Ces biais sont toutefois explicites si on lit les notes, et ne nuancent que légèrement les conclusions essentielles sur les écoles étudiées. Plus problématique est que l’auteur ignore qu’il existe aux USA un troisième échelon de formation, le War College, sans équivalent en Allemagne, et dont l’étude soulignerait sans doute les lacunes allemandes. Muth a aussi du mal à lier les enseignements avec les pratiques concrètes en situation de combat, et sa façon de considérer que le leadership militaire se caractérise par la "présence au front" est trop réductrice pour être crédible.

Ce court texte, bien recherché mais facile d’accès, donne en un bloc une excellente perspective sur les deux systèmes de formation des officiers. La comparaison permet quelques trouvailles, et la thèse a la dose adéquate de provocation pour stimuler sans braquer.