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Ce livre utilise les combats peu connus des Vosges, ceux qui permettent la libération de Strasbourg en novembre 1944, pour y tenter une analyse de la performance de l’armée américaine à l’encontre de toute la littérature qui affirme que les soldats allemands sont, homme pour homme, bien supérieurs à leurs adversaires.

Le texte est particulièrement intéressant quand il analyse les enjeux, moyens et résultats de cette campagne des Vosges. Rappelons en deux mots la situation: à l’automne 1944, malgré les montages, les forêts, la météo calamiteuse, les fortifications, les Alliés parviennent à franchir le massif montagneux, à atteindre le Rhin et à empiéter sur la frontière allemande. Leur progression ne cesse qu’à cause de l’offensive des Ardennes. Keith Bonn redonne précisément vie au contexte. Sa revue exhaustive des armées ayant fréquenté le secteur depuis l’époque romaine rappelle que les Vosges sont si favorables à la défense qu’elles n’ont jamais été conquises de force. Son examen des caractéristiques tactiques souligne efficacement les avantages allemands, y compris dans l’exploitation des forts de la ligne Maginot conçus à 360 degrés. L’auteur s’est rendu sur place et cela se sent à chaque page.

Il en conclut que la situation tient presque exclusivement à la réussite de l’infanterie, blindés et aviation n’ayant qu’un rôle marginal, et va jusqu’à précisément quantifier les forces disponibles à chaque camp. Il en tire une conclusion essentielle: bien qu’ayant largement emporté la bataille, les Américains n’ont qu’une faible supériorité numérique, parfois de l’ordre de 1,3 : 1, un ratio si modeste que le terrain montagneux et l’organisation des défenses allemandes aurait assurément dû frustrer leurs attaques. Le point est d’autant plus intéressant que début janvier 1945 la contre-attaque allemande (opération Nordwind) échoue alors qu’elle dispose d’un ratio de force du même ordre.

Bonn cherche alors quelles raisons peuvent expliquer la réussite alliée. Il en retient trois: la cohérence de la troupe au niveau le plus élémentaire, dérivant de l’origine régionale soldats ou de leurs mois d’entraînement en commun; l’application ou non de la doctrine militaire; et la stabilité de l’organisation, les Alliés conservant les mêmes groupements d’unités et les mêmes commandants quand les Allemands ne cessent d’en changer.

Le lecteur apprécie cet effort de synthèse et la démonstration qui le précède, tout en prenant conscience que Bonn raisonne probablement à partir de grilles d’analyse dépassées. Le "groupe primaire" n’est plus l’explication incontournable de la cohérence de la troupe; ramener la doctrine allemande à Clausewitz est devenu hors sujet tellement Clausewitz est à présent compris comme confus; et cette doctrine allemande de 1936 n’a pas forcément été enseignée en tant que telle et n’est assurément plus la référence à appliquer à la situation de fin 1944; la doctrine américaine publiée en 1944, moderne et pertinente, ne suffit pas en soi à expliquer comment les cadres entraînés avec les versions précédentes s’en sortent dans les Vosges.

Et puis, Bonn ignore délibérément qu’une des divisions alliées impliquée dans la campagne n’est pas américaine. La deuxième division blindée de Leclerc tient pourtant un rôle clé en réussissant la phase d’exploitation, alors justement que les groupements blindés américains y échouent. Le lecteur est d’abord surpris, et d’autant que l’auteur n’a aucune difficulté à exploiter les sources françaises, avant de saisir pourquoi: la cohérence régionale des soldats, de leur entraînement, leur application de la doctrine américaine sont des facteurs qui s’appliquent mal aux Français. Considérer la 2ème DB demanderait à l’auteur de chercher d’autres interprétations, qui pourraient remettre en cause celles qu’il met en avant.

Cette critique apprécie l’effort de réflexion et l’originalité du sujet de Keith Bonn, mais doit préciser que le texte contient aussi des passages plus ennuyeux, comme les répétitifs rappels de l’histoire de chaque division américaine ou de chaque division allemande, ou le détail tactique de certains engagements. Ils font peut-être la matière de la moitié du livre mais sont suffisamment bien identifiés dans le texte pour que le lecteur puisse les lire en diagonale sans rien perdre des conclusions analytiques.

Et surtout, voir comment un auteur sérieux utilise les modes de pensée d’il y a 25 ans, et percevoir lesquelles de ces conclusions sont dépassées malgré la rigueur des déductions, rend modeste quant à ce que les modes de pensée d’aujourd’hui peuvent produire.