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La lecture parallèle de deux épaisses biographies du général Patton me donne l’occasion d’une comparaison de leurs projets et de leurs approches. Deux livres, une note plus longue, et faite par un lecteur qui aborde ces textes avec, quasiment, l’oeil d’un professionnel...

Les textes de Carlo d’Este et de Stanley Hirshon sont publiés dans la même période, en 1995 et 2001. Les deux auteurs ont le même projet d’ensemble : une biographe complète du général, de sa naissance à sa mort, et s’étendant à sa généalogie comme à sa postérité. Les deux ouvrages se donnent de l’espace, 700-800 pages, complétées d’une centaine de pages de notes. Il s’agit de traiter toutes les dimensions de Patton, sans se limiter ni à une période ni à un thème. Avec cela, les livres racontent les mêmes épisodes, dans la même structure chronologique, avec les mêmes choix de chapitrage. Le ton est sérieux, objectif, réfléchi, et le lyrisme est laissé de côté. Car chacun tente d’écrire "LA" grande biographie de Patton, celle qui effacerait toutes les précédentes, et qui serait à la fois grand public et reconnue par le monde académique.

Or ces auteurs sont face à une difficulté de taille : comment faire du nouveau alors qu’en anglais une vingtaine de biographies de Patton sont déjà disponibles ? Les grandes batailles de Patton pendant la Seconde Guerre mondiale sont bien connues, mais aussi le reste de sa vie : sa participation à l’expédition punitive au Mexique en 1916, son rôle au Tank Corps en 1918, ses affectations à Hawaï, ses années dans la cavalerie, sa mort accidentelle... D’Este et Hirshon suivent tous deux les mêmes pistes : d’une part, revenir aux sources primaires, aux archives, pour trouver du matériel peut-être ignoré de prédécesseurs plus superficiels ; et proposer de nouvelles interprétations sur le personnage.

Les sources sur Patton ne manquent pas ; au contraire, elles abondent. Patton maintient une correspondance régulière avec son père, sa femme ou sa tante, et tous trois semblent en avoir conservé l’intégralité. Patton tient à plusieurs reprises un journal, rédigé de sa main, et qui nous est parvenu. Patton publie des dizaines d’articles qui donnent un accès direct à sa pensée militaire. Patton rédige enfin toutes sortes de rapports, de compte rendus d’opérations, d’ordres opérationnels, tous conservés.

Mais la difficulté est qu’un historien a déjà lu, trié et publié le gros de ces sources. Par les Patton Papers, sortis dans les années 1970, Martin Blumenson donne au grand public accès à une masse considérable des écrits publics et privés de Patton. Les deux volumes font environ 2000 pages. Surtout, ils ne consistent pas seulement en la reproduction de documents originaux mais ils ajoutent un narratif précis et parfois superbement écrit qui rappelle les circonstances de la vie de Patton et situe l’origine des documents[1]

Voyons comment d’Este et Hirshon tentent de faire mieux.

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Par réflexe, les deux auteurs reviennent aux documents source des Patton Papers plutôt qu’aux volumes publiés. Mais le travail de Blumenson est sérieux, les citations sont naturellement exactes par rapport aux documents originaux, les coupes touchent bien ce qui est sans intérêt. Fausse piste.

L’approche devient sensiblement différente quand on vient aux sources qui parlent de Patton sans être de Patton lui-même. Hirshon considère avec méfiance les sources secondaires comme les biographies des années 1960 antérieures à la publication des Patton Papers. Il y a par exemple une biographie à succès par Ladislas Farago qui a inspiré le film Patton. Ce texte ne cite pas ses sources. D’Este en tire quand même nombre d’anecdotes croustillantes ; Hirshon ne s’y réfère jamais. De même, Hirshon accepte les autobiographies d’acteurs (comme celle de Bradley), et encore plus les témoignages recueillis par les historiens militaires et précieusement conservés au fond des bibliothèques, mais rejette les ouvrages de témoins qui n’ont accès qu’à la petite histoire, comme le livre d’un aide de camp. A première vue, Hirshon ne reprend que ce dont il comprend les sources, tandis que d’Este a plus de flexibilité, au prix, peut-être, de moins de rigueur.

Mais Hirshon peut subitement oublier toute rigueur, ce qu’on ne comprend que si on lit le texte de Carlo d’Este en parallèle : il suffit qu’un texte n’ait pas été cité par d’Este, n’ait pas été repéré, lu, compris par d’Este, pour que Hirshon saute dessus et le considère comme absolument fiable. Ainsi d’un entretien entre Liddell Hart et un général américain peu connu, datant du printemps 1944, avec toutes sortes d’appréciations péremptoires sur les techniques des uns et des autres, et par exemple de vives critiques des Britanniques : l’auteur s’y réfère plusieurs fois hors de propos puis finit par une paraphrase complète sur 8 pages, dans laquelle il montre involontairement qu’il ne comprend absolument rien ni au développement de l’arme blindée ni à l’évolution des techniques opérationnelles entre 1940 et 1944[2]. Ailleurs, il y a un article inédit, et fort bien écrit, par un écrivain qui croise Patton ponctuellement : Hirshon en donne aussi la paraphrase intégrale sans qu’on perçoive en quoi c’était indispensable. Enfin, on voit Hirshon s’appuyer sur les souvenirs d’un correspondant de guerre - exactement le genre qu’il laisse d’habitude de côté - car il y trouve un témoignage sur l’état d’esprit de la troupe après que Patton gifle un soldat sans blessures apparentes dans un hôpital militaire. Le point n’est pas qu’un détail, mais fondamental à une interprétation de Patton qui structure le texte de Hirshon. Le lecteur reconnaît qu’il lui a fallu plus d’une lecture pour voir que l’auteur s’appuyait tout d’un coup sur le genre de matériau qu’il écartait par ailleurs...

Le plus frappant est que les deux chercheurs, si fiers de citer les lettres originales de Patton, ignorent totalement des sources faciles d’accès. On comprend à un moment que Carlo d’Este n’a pas fait l’effort de lire les articles que Patton écrit dans l’entre-deux-guerres, et se contente de citer la synthèse faite par un autre chercheur[3]... Et, comme Hirshon, il n’est pas allé dépouiller les archives militaires. Voici deux biographes qui n’ont pas consulté quoi que ce soit des documents des états-majors commandés par Patton, alors que rien n’en a été perdu !

Cela peut donner un narratif qui remplit l’espace sans grand chose de concret. Par exemple dans toute la préparation du débarquement en Sicile, avec comme seule source les journaux de Patton et de quelques autres, nos auteurs ne vont pas plus loin que "Patton assiste à telle conférence où sont aussi présents X, Y et Z" ou "il dit de nouveau que les Britanniques l’exaspèrent". Le cas peut être poussé à l’absurde. Tenez, par exemple, chez d’Este: Eisenhower se plaint à Patton d’avoir des rapports insuffisants, surtout par rapport à ceux venant des Britanniques. D’Este atténue de suite le reproche en citant un tiers qui estime que ces rapports, en fait, étaient aussi complets que possibles. Mais notre auteur n’est pas allé chercher les rapports en question pour en apprécier la substance, alors qu’ils ont certainement été archivés. Il est plus tard question d’un ordre d’Alexander à Patton dont la seconde moitié est délibérément ignorée: la substance du passage caviardée n’est pas citée, seulement le souvenir d’un officier d’état-major racontant avoir fait semblant de n’avoir reçu qu’un message tronqué.

Au total, certains types de sources sont intégralement exploités, tandis que d’autres sont largement ignorés.


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A défaut d’avoir du neuf par la recherche, l’autre moyen de rendre une biographie de Patton attrayante est en proposant de nouvelles interprétations du personnage. Nos auteurs s’y attèlent, chacun dans son style.

Carlo d’Este est celui qui interprète le plus. Le lecteur le voit souvent avancer des hypothèses fragiles. D’Este explique par exemple qu’au début du 20ème siècle l’admission à West Point est très difficile, afin de justifier l’intense campagne d’influence que mène le père de Patton. D’Este se garde bien de vérifier si les camarades de Patton ont eu besoin d’un tel soutien. Quand Patton passe un moment en France, vers 1912, en allant de Cherbourg à Saumur, d’Este invente qu’il visite le bocage normand en anticipation des combats de 1944 (on ne savait pas que le bocage était une étape touristique obligée). Patton fréquente Eisenhower vers 1920 puis les deux hommes se perdent de vue jusqu’en 1939, mais d’Este affirme qu’ils maintiennent une correspondance régulière, dont il ne peut rien citer car elle aurait été perdue en 1939, lorsqu’une des malles de Ike disparut lors d’un déménagement depuis les Philippines. Il faut à la fois croire qu’Eisenhower avait emporté 15 ans de courriers en prenant un poste à Manille et qu’aucune des réponses qu’il aurait écrites à Patton n’aurait survécu. Ces points, qui restent mineurs par rapport à l’ensemble, révèlent les instants où l’auteur affabule. On se demande pourquoi il éprouve ainsi le besoin d’en rajouter dans la glorification de Patton.

Or deux autres thèses de Carlo d’Este sont plus structurantes. L’auteur est gêné par l’antisémitisme prononcé de Patton. Il aborde le point sur deux pages seulement, sans nier le racisme, mais en l’excusant comme un "lieu commun de l’époque", et allant jusqu’à invoquer l’affaire Dreyfus (dont on n’avait pas conscience qu’elle eut influencé l’opinion publique jusqu’en Californie) pour expliquer que Patton n’est là qu’un individu comme les autres. Evidemment, d’Este ne se demande pas pourquoi si peu des contemporains de Patton sont aussi antisémites que lui. Hirshon réfléchit davantage. Il constate que ses sources ne donnent aucun indice d’antisémitisme avant les 35 ans de Patton, mais que dans les années 1920 Patton fréquente davantage son richissime beau-père et que, peut-être, ses préjugés anti-juifs ou anti-italiens viennent de là. La belle-famille de Patton, traumatisée par une grande grève qui s’attaque directement à ses industries en 1911, considère qu’italiens et juifs sont les membres les plus dangereux des syndicats honnis. L’hypothèse de Hirshon est considérablement plus fine.

Carlo d’Este avance aussi que Patton était dyslexique. Pourquoi cela? Essentiellement parce que d’Este ne sait pas expliquer autrement les fautes d’orthographes qui émaillent les écrits de Patton. Et puis, il y a les résultats scolaires moyens de son héros. Patton double sa première année à West Point alors même qu’il avait passé un semestre dans une autre institution militaire auparavant. Même à son troisième essai, il reste devancé par un quart des primants. A la sortie de l’école, il est à peu près au milieu du classement bien qu’il semble travailler avec acharnement. Pour d’Este, la cause est entendue: Patton souffre d’un trouble dyslexique et sans cela, il aurait terminé parmi les premiers de sa classe.

Bien que l’intention soit cousue de fil blanc, l’hypothèse est innovante. Carlo d’Este appuie sa thèse sur un texte médical de 1984, mais, comme la compréhension du trouble dyslexique a considérablement évolué depuis 30 ans, son idée ne tient plus la route. Il y a des dyslexiques qui ont une capacité de lecture globale et de compréhension d’un texte excellentes et qui deviennent donc de grands lecteurs, comme Patton. Mais fort rares sont ceux qui ont aussi un tel goût pour l’écriture (journaux, lettres, articles, poésie...). Et comme la dyslexie touche d’abord la capacité non pas à comprendre mais à prononcer correctement un texte, on n’en voit guère qui apprennent par coeur des poésies ou des monologues de théâtre pour le plaisir de se les réciter... Enfin, Patton est très bien classé dans les formations militaires qu’il suit après la Première Guerre mondiale, et alors qu’elles réclament une large part d’écrit. C’est comme si sa dyslexie s’était "soignée", ce qui serait une grande première dans l’histoire de ce trouble. A raison, Hirshon, qui publie en 2001, rejette du revers de la main l’hypothèse dyslexique que d’Este énonce en 1995. Mais, sans trop s’avancer, le lecteur devine que nombreux sont les auteurs qui évoquent encore cette dyslexie de Patton...

Les hypothèses que Hirshon met en avant sont différentes. Hirshon n’est pas spécialiste en histoire militaire et il est surtout à l’aise pour trouver des liens sociaux ou financiers. Il rappelle par exemple la grande aisance financière du couple Patton en notant le montant dont chaque époux hérite de ses parents. Le père de Patton lègue environ 1 million de dollars à ses enfants (environ 13 millions de dollars de 2015). Et l’héritage que laisse le beau-père de Patton se monte à 250 millions de dollars (au cours de 2015). On ne peut croire, comme d’Este le suggère un moment, que les Patton aient jamais été dans la gêne. Hirshon arrive aussi à beaucoup mieux situer la famille de la femme de Patton au sein de l’aristocratie financière des Etats-Unis, et la rapproche volontiers d’un Ford, grand industriel viscéralement isolationniste et antisémite. Mais ces éléments, pour intéressants qu’ils soient, restent périphériques à Patton en tant que militaire.

Quand on en vient aux campagnes militaires, Hirshon peine à apporter quoi que ce soit, et est même occasionnellement confus voire en total contresens. Carlo d’Este explique beaucoup plus clairement ce qui se passe ou comment les décisions se prennent, et certains chapitres sur la capacité de Patton à entraîner efficacement ses troupes sont remarquables. Hirshon se rattrape sur ce qui entoure l’action. Dans une de ses thèses essentielles, il estime que les discours agressifs et orduriers de Patton finissent pas inciter la troupe à des exactions : le général ne peut pas annoncer d’un ton tonitruant qu’il faut maintenant tuer les allemands, brûler leurs maisons et violer leurs femmes sans que cela ait des conséquences sur le comportement des soldats en campagne : exécution de prisonniers, tirs sur foule de civils...

Au moins 2 massacres de prisonniers ont fait l’objet de procès, ce que d’Este évoque aussi. J’ai voulu comprendre comment chaque auteur abordait le point. Regardez les nuances:

  • Carlo d’Este parle de meurtre de prisonniers, sans autre détails. Hirshon donne une description précise de l’action, montrant comment sont abattus des prisonniers loin du front, alors qu’ils descendent d’un camion. D’Este édulcore, Hirshon choque.
  • Les deux auteurs évoquent l’hypothèse structurante, à savoir que les propos de Patton aient pu signaler que ces meurtres seraient tolérés. Hirshon fait comme si l’idée était de lui. D’Este la reprend des plaidoiries des avocats devant le tribunal militaire, et la compare de suite à la défense des généraux allemands à Nuremberg. Hirshon omet une source. D’Este veut déconsidèrer l’idée.
  • Sur la réalité des discours enflammés de Patton: Hirshon les lie à des discours plus anciens de Patton, aux Etats-Unis, et estime que le général s’adressait toujours de la même façons aux hommes. D’Este réduit le cas à un ou deux discours pour une seule division américaine, qui avait la particularité de n’avoir jamais encore combattu et demandait une motivation particulière. Hirshon cherche la généralisation, d’Este cherche à isoler le cas comme une exception.
  • d’Este estime que les troupes ont déformé et caricaturé les propos de Patton: il juxtapose la synthèse que fait un soldat ("pas de prisonniers") avec ce que Patton aurait dit. Hirshon déniche le témoignage d’un juge militaire qui, en demandant que le général fasse un correctif pour que personne ne croit qu’il s’affranchit de la Convention de Genève, montre le problème
  • d’Este décrit enfin, et longuement, des Allemands faisant semblant de se rendre pour reprendre les armes et abattre les soldats américains qui s’approchent d’eux. Il fait cet amalgame pour faire oublier que le cas incriminé est le meurtre à froid de soldats déjà faits prisonniers
  • Enfin, pour excuser Patton et ses troupes, d’Este trouve un exemple similaire sur le front de l’ouest (avec des Canadiens en Normandie), pour estimer que tout compte fait, abattre à froid quelques dizaines de prisonniers, c’est juste quelque chose qui arrive. Bref: beaucoup de bruit pour rien. Il ne se demande pas pourquoi il ne peut trouver aucun autre exemple...
  • Evidemment, d’Este n’évoque le point que sur trois pages. Hirshon le rappelle à chaque occasion, de sa préface à sa conclusion


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Je termine ici cette longue note, que je pourrais encore compléter avec la campagne de 44-45. Tout en restant dans exactement les mêmes événements, les mêmes décisions, les mêmes comportement de Patton, Carlo d’Este est aussi laudateur que possible, Hirshon est aussi critique que possible. Ils n’arrivent pas à conclure par une synthèse solide - et c’est peut-être impossible étant donné les multiples contradictions de leur personnage. Mais il apparaît au lecteur que, bien que Patton ait été étudié encore et encore, il reste des dimensions complètes du personnage à défricher.

Notes

[1] Le lecteur d’aujourd’hui a la tâche encore plus aisée: la Library of Congress a mis en ligne l’intégralité des jounaux de Patton, version manuscrite et version dactylographiée. Un auteur se vantant de les avoir trouvés, lus et traduits n’a pas fait grand effort!

[2] En détails, pour les lecteurs intéressés: Liddell Hart a un agenda personnel chargé consistant à montrer qu’il est le seul à avoir compris les tanks, ce qui colore tout ce qu’il touche. Hirshon ne semble pas le savoir, et fait de grosses erreurs quand il présente le rôle de Liddell Hart à la fin des années 1930. Une des idées du général interrogé est d’avoir non 3 mais 4 bataillons de tanks par division, et Hirshon ne se rend pas compte qu’une réflexion vient d’avoir lieu dans l’armée américaine à ce sujet, pour justement réduire ces bataillons de 4 à 3. Cela ne touche toutefois que les nouvelles divisions et non les deux déjà sur pied. Bien sûr, le général cherche juste un prétexte pour avoir autant de joujoux blindés que ses 2 collègues dirigeant les "grosses" divisions. Enfin les jugements sur les Britanniques sont du "on m’a dit qu’on avait entendu que", donc juste des rumeurs - Liddell Hart est connu pour en faire son beurre

[3] Pour ce genre de chose, le lecteur contemporain triche carrément. Une bonne partie des articles de Patton est ici. L’article qu’utilise Carlo d’Este au lieu de se taper les 400 pages de Patton se trouve à cet endroit. Oui, l’internet, c’est déloyal.