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Etrange sentiment que donne cet ouvrage quand on lit pour se cultiver puis quand on re-lit attentivement.

La biographie du général de Lattre de Tassigny par Pierre Pélissier est, quand elle est publiée en 1998, la plus fouillée, la moins hagiographique, la plus objective. L’auteur détaille clairement les étapes de la vie du personnage et se permet régulièrement de discuter les récits communément admis, en posant des questions encore restées sans réponse ou en apportant d’intéressants éclairages. Pélissier souligne par exemple les trous chronologiques dans la vie de son personnage, par exemple une inhabituelle année sabbatique avant d’entrer à St-Cyr, ou des semaines à traîner à Londres fin 1943 au lieu de rejoindre Alger au plus vite comme de Gaulle le lui ordonne. Il n’hésite pas à pointer des épisodes complètement inventés vus dans des biographies précédentes.

Allant encore plus loin, Pélissier livre ses propres enquêtes. De Lattre est emprisonné en novembre 1942, après avoir tenté un semblant de protestation lors de l’invasion par les Allemands de la zone libre. Il s’évade quelques mois plus tard. L’auteur montre, en fouillant en détails les conditions de cette évasion, que le récit communément admis est une légende. Ce sont entre autres des visites sur place - toujours un salutaire effort de l’historien - qui lui permettent de comprendre les absurdités que ses prédécesseurs racontent. De même, mais cette fois pour confirmer la version habituelle des choses, Pélissier détaille bien les circonstances dans lesquelles, en 1934, de Lattre est interrogé par la commission parlementaire sur les événements du 6 février (quand les ligues d’extrême droite tentent de marcher sur l’Assemblée Nationale), et ses conclusions sont convaincantes.

Le lecteur est toutefois un petit peu troublé par d’autres choses. Un livre fouillé cite volontiers ses sources, or cette biographie le fait moins possible - l’expérience prouve qu’omettre les sources est toujours le symptôme d’une recherche incomplète ou superficielle. De même, si on voit de suite que pendant l’entre-deux-guerres il est des périodes où, faute d’avoir grand chose à dire, Pélissier brode sur le contexte plutôt que de se concentrer sur de Lattre, il est plus troublant que son réflexe de questionnement et de saine interrogation soit si inconstant, qu’il y ait tant d’épisodes où il oublie de le faire. Et l’auteur procède souvent par étranges insinuations, évoquant un nom ou un sujet qui apparaît n’avoir aucun lien avec de Lattre, sans qu’on comprenne ce qu’il veut dire. Par exemple, pourquoi tout d’un coup citer une lettre de Robert Brasillach sans rapport aucun avec l’activité de De Lattre ?

La seconde lecture a beaucoup plus troublé le lecteur, qui avait entre temps un peu creusé le sujet. Pourquoi Pélissier ne cite pas ses sources est graduellement devenu clair : parce qu’il aurait fallu expliciter, par exemple, que plusieurs pages pouvaient se baser sur un unique document, document de plus publié dans un recueil d’écrits de De Lattre - donc sans travail de recherche pour le compléter, le croiser, le critiquer, et sans même avoir eu accès à l’original. Parce que, aussi, Pélissier aurait dû reconnaître manquer de sources essentielles, par exemple qu’il n’avait pas eu accès au dossier personnel de De Lattre ni au verbatim des évaluations rédigées par ses supérieurs, ou qu’il n’avait fait quasiment aucune recherche dans les sources en anglais. Parce que, évidemment, cela aurait été pointer ses passages d’improvisation ou de pure spéculation.

Alors que Pélissier se pique parfois d’exactitude, soulignant par exemple que de Lattre arrive à Londres tel jour et non la veille, de nombreuses erreurs sont alors apparues. En se trompant sur la date d’une mutation, Pélissier place de Lattre, en 1915, au coeur d’une bataille qu’il n’avait pas vécue. Il s’emmêle dans les titres et les responsabilités du personnage entre 1940 et 1942, quand il est toujours dans l’armée de Vichy, dévoilant involontairement son manque de pertinence pour estimer la position et le rôle de son général pendant cette période particulièrement sensible. Et ce ne sont que les points qui me sont apparus...

Le texte apporte des choses sur des sujets précis tout en semblant écrit très vite sur d’autres points. Il est étrange, avec cette lecture attentive, de voir des instants de belle réflexion, des discussions bien amenées, juxtaposés avec de la quasi histoire officielle, de grands moments de vide, ou des passages de transition tenant du roman.