Bien que me sentant peu légitime pour parler de méthode historique, je note quelques points quant au travail sur la période de la Seconde Guerre mondiale. Certains lecteurs de cette note, peut-être, en profiteront...

Le travail en histoire se décompose finalement en étapes successives :

1) Définir le problème auquel on s’attèle, le structurer

2) Rechercher des informations

3) Traiter ces informations

4) En tirer un texte communicable, écrire

Ces étapes sont plus ou moins itératives. Il arrive que la recherche d’information amène à affiner ou modifier la définition du problème, ou que leur traitement déclenche une recherche additionnelle. Le plus important dans la séquence est qu’elle commence par une structuration du sujet: on part d’un thème et on cherche des informations. Ce qu’il ne faut pas faire est partir d’informations pour essayer d’y trouver un thème. La bonne démarche, presque toujours, est top-down, et non bottom-up.

La recherche d’information, à mon sens, doit être portée par deux principes : récursivité et saison complète.

La récursivité consiste, pour les informations les plus importantes, à en rechercher la première occurrence. Je m’explique. La Seconde Guerre mondiale fait l’objet d’une telle littérature que les événements, les faits et leurs interprétations sont volontiers répétés dans plusieurs textes imprimés ou sur d’innombrables sites web. Or pour l’historien, il y a une énorme valeur à chercher d’où viennent originellement les descriptions et les interprétations: un point pour la première fois rapporté dans des Mémoires écrites 20 ans après la guerre pourra être traité différemment d’un autre pour lequel on trouve une trace exactement contemporaine de l’événement.

Les auteurs compétents donnent la source de leurs informations, ce qui permet au chercheur d’avancer rapidement dans ce travail de récursivité. De proche en proche, on finit par tomber, ou bien sur les sources primaires (archives, témoignages) - j’y reviens plus bas - ou sur des auteurs qui ne donnent pas leurs sources. Comme on s’en doute, ceux qui ne donnent pas leurs sources présentent systématiquement des problèmes de fiabilité. Oh, ils diront "que ça fait peur au public", "que ça n’intéresse personne", pauvres excuses plutôt que d’avouer qu’ils sont dilettantes. Pour le dire autrement: ils font du roman, de la "faction", et non de l’histoire.

Prenons un grand général américain, tiens, Patton. Le travail de récursivité pointe vite que de nombreuses anecdotes truculentes n’apparaissent dans la littérature qu’avec une biographie des années 1960, une biographie démunie de sources. L’auteur de cette biographie a-t-il fait une recherche sérieuse dont il n’a pas voulu détailler les sources, ou a-t-il romancé son manuscrit, en accordant du crédit à des rumeurs, voire en se permettant d’en inventer quelques-unes ? Seulement celui qui reconnaît les points "jamais auparavant évoqués" peut se faire un avis. En fait, un historien qui écrit aujourd’hui sur Patton, mais sans faire cette récursivité, se contentera de benoîtement répéter rumeurs et erreurs. Même s’il signe un manuscrit de plus d’un million de signes.

La récursivité amène très vite aux sources primaires, aux archives ou à l’histoire orale faite sur le moment. Il n’y aucune justification à ne pas aller jusque là. Une raison fondamentale est que le problème sur lequel on travaille aujourd’hui n’est sans doute pas le même que celui des prédécesseurs: on compte utiliser le document "source" de façon différente, et il faut donc y accéder sans se contenter de l’éventuel extrait mentionné dans un livre. Si on travaille, par exemple, sur la propagande en temps de guerre, on verra les productions cinématographiques avec un autre oeil que celui qui les cite pour analyser la carrière des acteurs.

La récursivité permet des trouvailles, même sur les sujets les plus éculés. Pour prendre un exemple lu dans un livre récent, c’est en cherchant quand apparaît pour la première fois l’idée de l’opération Citadelle, l’attaque allemande de Koursk à l’été 1943, que Roman Töppel identifie l’origine du plan, ce qui le conduit à interpréter différemment l’apport ou les objections des Manstein, Model etc. La genèse de Koursk était pourtant traitée dans nombre de livres, mais Töppel a fait l’effort d’aller à la source des informations.

Or il y a une autre raison, plus malheureuse, qui oblige à retourner à l’origine des informations. Il est fort banal, quand on va jusqu’à la source primaire, de prendre conscience qu’elle n’a pas été utilisée proprement par l’auteur qui s’y réfère. Telle citation qui semble une conclusion définitive vient en fait d’un texte plein de conditionnels. Tel ordre parfaitement clair est en réalité contredit à la ligne suivante. Tel court passage visionnaire est noyé au sein d’un texte complètement myope. Je dis "malheureusement" car ce phénomène devrait être rare; l’expérience montre qu’il est au contraire fort banal.

Celui qui n’a jamais fait l’effort d’aller jusqu’à l’origine des informations ne peut pas prendre conscience de ces limites. Il ne risque pas de voir qu’un document manque de sincérité, et croira au contraire que, puisqu’il est cité par un historien antérieur, ce document est parfaitement fiable. Probablement l’auteur qui n’a jamais cherché l’origine des informations ne sait même pas que ces limites existent: c’est du "unknown-unknown", de l’anosognosie.


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Ce qui m’amène au second principe guidant la recherche: de la même façon qu’il faut lire, plutôt qu’une page isolée, une bonne part d’un livre pour en saisir l’esprit, il ne faut pas dans les sources primaires se contenter de documents isolés mais en lire des séries complètes. On ne juge pas une série télé sur un épisode mais sur une saison complète.

Même si ce qui suit semble une évidence, il vaut la peine de le rappeler: un rapport de renseignement anticipe une attaque ennemie, qui justement survient trois jours plus tard. Ce rapport montre-t-il la qualité du travail de renseignement ? Très peu si 17 rapports précédents anticipaient cette même attaque ennemie et s’étaient tous trompés... Et très peu également si un autre rapport, non pas trois jours mais la veille de l’attaque ennemie, affirme que tout est calme... En réalité, bien plus précieux que ce qui est écrit dans un document à un instant t est de déterminer ce qui est nouveau et différent de ce qui écrit avant et après. Cela nécessite fatalement de lire des séries complètes.

Et oui, c’est plus de travail et c’est plus laborieux que de se contenter des trois lignes citées dans un bouquin...


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On me dira: "mais quand même tout ceci est bien compliqué, ça en fait des livres à consulter, et les archives ce n’est pas à portée de n’importe qui". Eh bien, que les paresseux cessent de vouloir faire les historiens!

Arrêtons-nous un instant sur l’accessibilité des documents.

Les sources secondaires, les articles, les thèses, les livres, sont évidemment plus simples d’accès. Il n’y a guère de livre "introuvable" : tout s’achète, et facilement, via le web; et ne parlons pas des versions électroniques, disponibles avec plus ou moins de respect du droit d’auteur... De plus, quelques bibliothèques géantes (BNF, Library of Congress, British Library...) regroupent quasiment tout ce qui est imaginable. On peut ne pas avoir pensé à un livre, mais il n’y a guère d’excuse à ne pas avoir pu consulter ceux qu’on a repérés, à commencer par tous ceux cités dans les bibliographies des auteurs précédents.

Et les archives? Les centres d’archives sont comparables à des bibliothèques publiques: n’importe qui peut s’y rendre, les formalités sont minimales, et les documents rapidement accessibles. Alors oui, il est plus difficile de travailler à distance, il faut généralement se déplacer[1]. Et cela demande un peu plus de temps et coûte un peu plus, surtout s’il faut se rendre à l’étranger. Mais il n’y a tout simplement aucune excuse à ne pas faire l’effort, et ceux qui prétendent que c’est trop difficile ou, variante, "que ce n’est pas vraiment nécessaire", voire "qu’on risque de se déplacer pour rien", révèlent seulement leurs limites.


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Mais il y a naturellement un autre obstacle: la langue. Si on ne maîtrise que le français pour travailler sur la Seconde Guerre mondiale, on tombe vite à court de sujets d’études. L’anglais ouvre un champ de documents gigantesque, sources secondaires comme primaires, et suffira bien au travail portant principalement sur les Alliés. Mais est-il crédible d’étudier les Allemands sans être le moins du monde capable de lire l’allemand? Tellement de choses sont traduites, y compris d’ailleurs des kilomètres d’archives traduites par les services de renseignement ou les historiens alliés, qu’on peut parfois aller très profondément dans la recherche avec seulement l’anglais.

Il n’en reste pas moins qu’étudier la Seconde Guerre mondiale en se privant des textes originaux en allemand est un grave aveu de faiblesse, surtout si on choisit de traiter spécifiquement des Allemands. Le lecteur a vu avec surprise et désespoir certains ne pas même s’en rendre compte: untel qui présente couverture par couverture les livres utilisés, mais sans mentionner aucun texte en allemand, tout en se vantant d’écrire spécifiquement sur l’armée allemande... Et quant au travail biographique, il est tout simplement absurde de vouloir traiter d’un personnage d’outre-Rhin sans être capable de lire par exemple ses écrits dans le texte, et de se contenter des traductions ou même des traductions de traductions (vous savez, la version française de la biographie en anglais, avec la traduction de la traduction des courriers à sa femme).

Alors oui, si on pousse ce raisonnement plus loin, faut-il parler japonais pour écrire sur le Japon en guerre? Le lecteur aura tendance à penser que c’est mieux, que c’est *beaucoup* mieux. Et puis, le lecteur se dit que, si Timothy Snyder, comme il le fait par exemple dans son admirable Terres de sang, est capable de lire le français, l’anglais, l’allemand, le polonais, le russe, il n’y aucune raison que les autres auteurs aient moins d’ambition...


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Un dernier mot sur les sources non écrites. Evidemment, le chercheur doit profiter de l’iconographie, des photographies, des enregistrements sonores et filmés, de l’étude des uniformes et des équipements. J’ai toutefois du mal à en discerner l’apport fondamental. Si on reste sur l’histoire militaire, ces sources amènent rarement à des conclusions utiles.

Je dois illustrer le point: les photographies de soldats ou de matériel militaire abondent. Certains d’ailleurs les collectionnent, et il y a tout un filon de livres illustrés juxtaposant les photos de gros chars, d’avions, d’armements. Mais ce ne sont pas des textes d’histoire (et d’ailleurs le texte entre les images est à la fois réduit et sans intérêt éditorial), plutôt des sortes de catalogues dont l’aspect répétitif fait penser à un autre type de littérature.

Laissons de côté les auteurs qui aiment l’iconographie d’abord parce que regarder des images est plus simple que de lire des documents. Que tire le chercheur sérieux de cette iconographie? Eh bien, à la limite, savoir que tel type de véhicule blindé était effectivement utilisé à tel endroit à telle période - si jamais aucune source écrite n’en avait jamais fait part... Et à part ça? Les photographies sont souvent prises par des soldats avec leur appareil photo privé, ou par des reporters de guerre. Elles montrent donc un détail tel qu’il est visible de l’individu, généralement dans une situation "froide" plutôt qu’en pleine action. Il est exceptionnel, pour rester à l’échelle tactique, qu’une photo montre l’organisation d’une position défensive par une vue d’ensemble des installations, ou même la totalité du matériel disponible dans une unité. On a donc des images de micro détails qui n’apportent que... des micro détails. Il n’y jamais ou presque jamais quoi que ce soit d’aussi important que les sources audio-visuelles portant sur les acteurs politiques (discours de Churchill etc.) ou sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité.

Là encore, consulter des séries de photographies est nécessaire. Le lecteur est par exemple tombé sur des dizaines de photographies de Rommel prises par des quidams pendant la guerre du désert (1941-42). Aucune n’avait d’intérêt en soi, on voyait juste Rommel avec deux ou trois autres personnages en train de marcher. Mais l’accumulation montrait que Rommel portait toujours ses décorations, même dans les situations les plus tendues. On voyait aussi Rommel avoir très souvent la même pose, le même port de tête photogénique : on comprenait qu’il avait travaillé son image et s’était composé une allure, exactement comme un modèle qui devant l’objectif se place toujours de la même façon apprise et répétée. Et la simple masse de photographies montrait que Rommel, partout où il se rendait, était pris en photo par les simples soldats. Il était comme entouré de paparazzi, ce qui modifie la visualisation qu’on peut avoir d’un général en campagne. Tout ceci est certes sympathique mais, finalement, annexe.

Parmi ces sources non écrites, une vraie exception: authentiquement indispensable au chercheur en histoire militaire est le terrain. On change de niveau de compréhension et de finesse d’analyse quand on a pu circuler sur le champ de bataille. On voit alors des enjeux, des difficultés, des opportunités que le simple examen des cartes ne rend pas. Ah oui, ça demande de nouveau de voyager, mais puisqu’on doit déjà le faire pour les archives...

Note

[1] Des millions de pages sont disponibles sur le web, et on commence naturellement par là. Mais le chercheur "récursif" va aussi arriver à certains documents qui n’y sont pas, à condition bien sûr qu’il travaille "top-down".