Voici une illustration de ce que donne la récursivité, le travail consistant pour l’historien à revenir aux sources des informations. Ici, sur le général Patton, décidemment favori du lecteur en ce moment.

Patton tient un journal dont de larges extraits sont publiés par Martin Blumenson en 1974 dans les Patton Papers.

Ce gros volume fait l’objet d’une traduction partielle en français, sous le titre Carnets secrets du général Patton. Le lecteur n’imaginait pas qu’un auteur se voulant historien puisse jamais se référer à cette traduction plutôt qu’à l’original, mais il s’est depuis rendu compte que certains se vantaient très sérieusement de la profondeur de leur recherche par le simple fait d’avoir lu l’original en anglais...

Les Patton Papers livrent de larges extraits du journal de Patton, sans toutefois en donner une copie complète. Le principe de récursivité conduit justement le chercheur à chercher la version originale et intégrale.

Prenons l’entrée du 17 novembre 1945. Blumenson en cite environ 15 lignes alors que Patton écrit 7 pages. Que découvre-t-on donc dans tout ce que Blumenson a laissé de côté ? Que Patton donne du crédit à une théorie du complot complètement farfelue sur l’origine de la Seconde Guerre mondiale: les Soviétiques sont en 1930 la main derrière le financement du parti nazi, car ils veulent manipuler l’Allemagne jusqu’au déclenchement d’une guerre mondiale, guerre dont ils savent d’avance qu’elle leur donnerait mainmise sur la moitié de l’Europe. Et d’ailleurs ce sont ces mêmes Soviétiques qui forcent la main aux Allemands pour l’invasion de la Pologne en 1939, et ce sont aussi eux qui rendent Hitler antisémite et qui sont à l’origine de toutes les persécutions contre les juifs !

Tout ceci met quelque peu en cause la crédibilité de Patton et fait de lui quelqu’un d’étonnamment naïf, sans parler de l’intensité de ses préjugés, et peut-être même de sa santé mentale défaillante... Martin Blumenson, probablement embarrassé devant ce document, n’y fait même pas une discrète allusion et préfère le laisser intégralement de côté. C’est l’exigence de récursivité qui permet, par un sain doute, de prendre conscience de l’ampleur de ce qui a été dissimulé. Et on voit, une fois de plus, la nécessité de se baser sur les documents d’origine plutôt que sur les extraits rapportés dans les livres.

Voici le texte. Le surlignage correspond à ce que que Martin Blumenson cite dans les Patton Papers. Notez au passage comment sont omis 9 mots avec une remarque raciste (une de plus) sur les Russes et les Japonais.

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Et ceux qui seront arrivés jusqu’à la fin de cette note trouveront une remarque finale, elle aussi écartée par Martin Blumenson, sur Eisenhower qui est de tout coeur opposé aux blindés...