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Un article de Michel Goya, dans le numéro de Guerres & Histoire qui vient de paraître, me donne le même sentiment de malaise que j’avais ressenti à la lecture de son ’’Sous le feu’’ il y a quelques années[1]. Je note ce qui me travaille pour pouvoir, comme souvent, penser à autre chose.

L’argument de Goya, ici appliqué aux as de l’aviation, est que les situations de combat sont si extrêmes (tension, peur, effort etc.) qu’elles déclenchent des réactions physiologiques tout aussi extrêmes. Vivant cela dans leur propre corps, rares sont les combattants qui gardent une vraie capacité de décision et d’action, si bien qu’il n’y a "pas plus de 10% d’acteurs" pour une masse de "figurants" ou de suiveurs. C’est cette petite fraction d’individus hors normes qui fait l’essentiel du combat. Goya ne va pas jusqu’à écrire le terme, mais il s’entend si fort que c’est tout comme : il y a des "surhommes" - ceux qui tiennent dans ces conditions extrêmes et qui continuent à combattre. Mais en arriver au surhomme, vraiment, avec cet héritage si problématique, Nietzsche, la philosophie anti-Lumières, le triomphe de la volonté...?

Je ne suis pas spécialiste du combat tactique au sol ou dans les airs et je ne propose pas de réfutation, mais des pistes à explorer. Goya écrit que ce fractionnement très inégal s’observe dans tous les types de combat, que les surhommes sont à la guerre une sorte de vérité universelle : cela vaut bien un questionnement.

Je me demande d’abord d’où vient ce "10%" de soldats actifs. Pourquoi "10%" plutôt que "1%" ou "50%"? Je vois bien l’intérêt du chiffre "10%". Car "1%" serait ridicule, ce serait affirmer que dans une compagnie (100-200 hommes) il n’y a que 1 ou 2 individus actifs, en gros le capitaine et un soldat. Cela ne tient pas debout. Et évoquer "50%" de soldats actifs a un autre défaut : il n’y aurait plus ce caractère "exceptionnel" du combattant actif, bye bye le surhomme. Donc "10%", ma foi, ce n’est pas mal, ça permet d’être crédible et rester sur du Übermensch. Or quelle mesure empirique a-t-on pour confirmer ce chiffre ? Au mieux des témoignages, comme celui que Goya cite, le souvenir d’un général qui dit seulement 10% des soldats prendront réellement des initiatives. Je pense qu’on trouvera sans mal 4 ou 5 citations similaires. Mais ce n’est pas de la statistique, tout ça. Je serais curieux de savoir s’il y plus précis pour arriver à ce "10%" essentiels à l’argumentaire que ce qui tient, finalement, de propos de comptoir, d’avis d’expert[2].

Et même si on admet qu’il y a "10%" de soldats acteurs et 90% de figurants, sont-ce toujours les mêmes qui sont acteurs ? Est-ce que dans chaque situation de combat on a les mêmes soldats qui font l’action, ou est-ce qu’un jour ce sont les uns, le lendemain d’autres ? La question semble triviale mais je crois que Sous le feu évitait de l’aborder. Car si on voit non pas l’action d’un jour mais la somme de ce qu’une troupe vit le long d’une campagne, si on passe de la photo au film, et qu’au total ce ne sont pas 10% mais 80% des soldats qui sont "acteurs", chacun un jour différent, plus de surhomme. Au contraire, les circonstances pèsent plus qu’une sorte d’avantage inné.

J’ai aussi du mal à lier l’argumentaire du dixième de surhommes avec les armes qui ne peuvent être utilisées qu’en groupe. Peut-être qu’on a aussi "10%" des tanks actifs pour "90%" de figurants. Mais l’équipage d’un tank comporte entre trois et cinq personnes, pas une seule. Il serait un sacré coup de chance, dans un groupe de 50 tankistes, que les "10%" d’acteurs soient pile dans le même véhicule... Le même raisonnement s’applique à une pièce d’artillerie de campagne qui demande plusieurs servants, ou à un bombardier qui a plusieurs membres d’équipage. Vraiment, ces 10% s’observent dans tous les types de combat ? Comment concilier qu’il n’y ait que "10%" des soldats qui gardent leur moyens pendant le combat avec l’utilisation d’armes demandant un équipage ?

Pareillement, je n’arrive pas à lier l’histoire des 10% avec, par exemple, un raid de bombardement allié pendant la Seconde guerre mondiale. Rappelons que les équipages de ces bombardiers ont une probabilité de survivre à la guerre extrêmement faible : au bout des 25 ou 30 missions réglementaires plus de 85% des équipages se font descendre. La peur est telle que chaque excuse pour avorter la mission est utilisée, par exemple une quelconque défaillance technique justifiant un retour à la base[3]. Néanmoins, 80% des appareils poursuivent leur mission jusqu’à la cible. Eh, mais je croyais que ces 10% d’actifs s’observaient dans tous les types de combat ? On aurait dû avoir seulement 10% de bombardiers qui bombardent, pas 80%... Ou alors est-ce que mener un bombardier ce n’est pas du combat, alors que piloter un chasseur ça en est ?


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Un autre sujet de perplexité à la lecture de l’article de Goya est le recours à des descriptions physiologiques, médicales, pour non seulement illustrer ce qui se passe dans le corps pendant le moment de combat mais surtout pour donner un autre argument menant aux 10% . Circulation du sang différente, rythme cardiaque accéléré, mais aussi addiction à l’adrénaline, taux de testostérone, voire quantité de spermatozoïdes produits par le corps (le surhomme, pas la surfemme!).

Mais laissons de côté la dimension "qui a la plus grosse" qu’on entend dans cette histoire de sperme pour s’interroger ce qui est purement physiologique. L’adrénaline comme marqueur du combattant, pourquoi pas. Il y a peut-être une quantification quelque part, bien que le corps dégrade cette hormone en quelques minutes (mais si un quelconque résidu est dans les urines, ça devrait pouvoir se doser, certains l’ont peut-être fait sur des soldats de retour du combat).

Et justement cela amène une question toute bête : le combat est bref, c’est entendu, et particulièrement le combat aérien. Mais on a aussi des récits de bataille décrivant des soldats menant plusieurs actions la même journée. Un groupe d’hommes tentant quatre, cinq, six fois d’emporter une position, un village qui change de mains à plusieurs reprises le même jour etc. Avec donc les mêmes "10%" d’acteurs qui sont à la tête de chaque action, qui échappent à chaque fois aux balles / mines / obus pour remettre ça une heure après. Je me demande si c’est compatible avec l’hypothèse "c’est qu’ils ont davantage d’adrénaline", car quel est le "stock" d’adrénaline dans le corps ? Est-ce qu’il se renouvelle en une ou deux heures, juste le temps de la pause avant de repartir ?

La question a l’air rhétorique. Elle questionne en fait l’usage d’arguments médicaux, fort rares en histoire militaire : sont-ils basés sur une recherche rigoureuse ou sont-ils écran de fumée et hypothèse de salon ?


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Un dernier mot, en revenant à l’article d’origine. Nos "10%" sont ici les as de l’aviation, les pilotes aux multiples victoires en combat aérien. Ils sont des sportifs de haut niveau, jouissent de caractéristiques physiques supérieures à la moyenne. Ils sont obsédés par le matériel. Ils ont évidemment de la chance.

Mais ils s’attaquent à des cibles faciles. Ils évitent les adversaires habiles et fondent sur les débutants. C’est que la guerre n’est pas un sport : il n’y a pas une grande finale entre le numéro un et le numéro deux.

Et donc tout ça pour ça : des surhommes qui ne servent finalement qu’à détruire les plus minables, jamais ou presque jamais utiles pour affronter les surhommes d’en face. Des surhommes, vraiment ?

Notes

[1] Je ne peux nier que ce texte étrange est marquant !

[2] Et avant que quelqu’un s’y référe, un rappel : le "ratio de tir" de SLA Marshall vient d’une étude qui a un gros défaut, à savoir que toutes les données ont été inventées par l’auteur et n’ont aucun lien avec une observation sur le terrain

[3] Le point n’est pas nouveau, voir par exemple cette page sur les équipages canadiens, ou ce qu’explique Robert McNamara