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Ouvrage séduisant et inédit, l’infographie de la Seconde Guerre mondiale renouvelle profondément la façon de présenter le conflit.

Le livre présente les données quantifiées les plus variées de la Seconde guerre mondiale, en les proposant par thème et en s’appuyant sur une présentation graphique couvrant 2 ou 4 pages. Un court texte donne les principaux éléments caractérisant le sujet, avec en note les références utilisées. Mais tout ceci est bien plus qu’un effort de présentation tellement les auteurs prennent des choix éditoriaux forts, choix qu’il faut détailler puisque l’élégance du produit fini les fait passer pour tout naturel.

Car cette infographie est d’abord une démonstration de ce qu’apporte l’approche "top down". Les auteurs ne sont pas partis des données mais des thèmes à explorer. Le propos n’est pas de répéter, par exemple, ce qui se lit dans un rapport d’après-guerre sur la production d’avions aux Etats-Unis, mais de présenter toutes les productions des belligérants pour pouvoir les comparer. Ayant choisi le sujet, les auteurs se sont forcés à rechercher les données pertinentes : le lecteur se rend compte à mesure qu’il tourne les pages de l’ampleur de l’effort de recherche. Enfin, les auteurs se sont nécessairement posé des questions de cohérence des données venant d’administrations aux règles de comptage variées et évolutives, questions parfois bien résumées dans les passages d’introduction, comme celui sur les pertes militaires.

Tout aussi "top down" est le choix même des sujets, habilement présentés dans une séquence qui part des données structurantes (économie, politique, gouvernance), descend progressivement aux armements et à leurs techniques d’utilisation (avec par exemple de belles pages sur ce que sont les "divisions" au sein des armées), et conclut par les conséquences du conflit (pertes et destructions, celles du combat comme celles des crimes contre l’humanité). Il n’y a ici aucun fétichisme des caractéristiques techniques mais une volonté de complétude et de pédagogie. Et il est probable qu’une large portion des comparaisons soit totalement inédite dans la littérature, ne serait-ce que parce que l’approche globale de l’ouvrage juxtapose l’ensemble des belligérants (ceux de 1940 comme ceux de 1945, les acteurs majeurs comme les acteurs secondaires, et ceux d’Asie comme ceux d’Europe).

Il y a enfin le choix d’une infographie. La plupart des données auraient pu être disposées dans d’arides tableaux de chiffres, ce qui aurait rendu l’ouvrage ennuyeux comme un annuaire. Au contraire, la présentation des chiffres sous un format à chaque fois renouvelé en suscite une lecture attentive, le lecteur devant explorer la nature et la disposition des données pour les comprendre. Cerise sur le gâteau, l’infographie permet aussi de représenter ce qui ne tiendrait pas en accumulation de chiffres, par exemple la mécanique de décision au sommet de chaque Etat ou l’échelonnement d’une ligne défensive sur une profondeur de 20-30 kilomètres. Cette infographie est ainsi davantage qu’une aide à la lecture, elle permet aussi de montrer de nouveaux types de choses.

L’ouvrage a-t-il des limites? L’impression présente un regrettable problème de mise en page: quelques planches sont 2 millimètres trop près de la pliure centrale, si bien que les caractères imprimés sont parfois tout juste lisibles et que les schémas disposés sur les deux pages ont une sorte de trou noir dans leur partie centrale. De plus, les choix de couleur présentent ponctuellement un manque de contraste qui rend certaines données un peu difficiles à lire. Enfin, la volonté d’avoir un type de graphe différent à chaque fois conduit parfois à des présentations malheureuses.

Un dernier point tient dans la définition fine de certaines données, et les auteurs auraient pu ajouter des intervalles de confiance pour ne pas donner l’illusion de la précision ("pertes à +/- 10 000 hommes près") ou lever l’ambiguïté de certaines métriques (dollars de 1939 ou de 1945? Volumes de forces au 1er janvier, au 31 décembre, ou moyennés sur l’année? etc.). Ce ne sont toutefois pas là des limites structurelles, plutôt des coquilles ou des éléments aisés à corriger lors d’une réimpression.

Au total, l’équipe réunie par Jean Lopez accomplit un bond en avant dans la présentation du conflit. L’ouvrage n’a tout simplement aucun équivalent, quelle que soit la langue. Il déclasse tout ce qui se contente de texte pour parler de chiffres. Assurément, il y aura un avant et un après.