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Absolute Destruction est un texte fondateur qui explore en quoi consiste la culture de l'armée allemande et comment cette culture se traduit dans des comportements allant progressivement vers les plus radicaux, les plus totaux.

Suivant une structure particulièrement originale, l'auteure observe d'abord le conflit colonial contre la population Herero de Namibie en 1904-05[1], puis montre comment les mêmes causes (culturelles et sociétales) donnent les mêmes conséquences pendant la Première guerre mondiale.

La répression de la révolte Herero se traduit par la mainmise de l'institution militaire sur toute la vie en Namibie, puisque le commandant des troupes est également le gouverneur. La doctrine opérationnelle recherche la grande bataille d'encerclement-destruction, inspirée par Sedan en 1870, exactement comme le plan Schlieffen de 1914 contre la France ou comme de nombreux autres épisodes de la Grande Guerre. Cette bataille d'encerclement échouant, car les Herero parviennent à s'enfuir, le commandement allemand, incapable d'un autre cadre doctrinal, continue à vouloir la destruction des Herero. Cela s'étend rapidement à l’assassinat de toute la population, sans tenter de distinguer combattant de non combattant, d'abord en repoussant les Herero dans le désert, puis en laissant mourir de faim et de maladie ceux regroupés dans des camps. Devant les (faibles) objections humanitaires ou légales, le commandement se réfère à "l'impérieuse nécessité militaire", un critère qui lui permet d'imposer son point de vue. Ce faisant, il n'est plus question de "victoire" car les militaires refusent l'idée même de "négocier" une paix : ils considèrent, malgré l'état misérable et inoffensif des Herero survivants, que s'arrêter avant la destruction totale de la population indigène serait un aveu de faiblesse.

Isabell Hull repère ainsi plusieurs constantes culturelles, certaines qu'elle voit apparaître avec plus de force pendant la Première guerre mondiale. Elle lie la structure polycratique de L'Etat allemand - les principales administrations (militaire, diplomatique, économique) sont côte à côte sans organe de coordination sinon l'Empereur lui-même - à l'habitude culturelle de ne pas se permettre de critiquer les choix des militaires.

Le traitement des populations civiles est une autre illustration. Aussi bien en Namibie que dans les territoires occupés à partir de 1914 en Russie et en France, l'armée veut imposer un contrôle étroit par peur de tout ce qui ressemblerait aux francs-tireurs de 1870 ; or en imposant un excès d'ordre, en tentant par d'innombrables mesures administratives de régenter la vie quotidienne comme dans une caserne, les autorités d'occupation ne font que multiplier les cas de transgression. La multiplication des règles engendre davantage de leurs violations, chacune étant considérée comme une insupportable provocation et entraînant répression et destructions de plus en violentes. L'excès d'ordre augmente en fait le désordre, dans un engrenage inéluctable.

Le phénomène est amplifié par encore un autre trait culturel : la délégation de pouvoir et les ordres de missions, qui donnent les objectifs en laissant les moyens au libre choix des subordonnés (Auftragstaktik). Cette méthode est en contradiction avec la volonté de contrôle et la planification méticuleuse à l'échelle supérieure, d'où les incohérences consubstancielles au plan Schlieffen (planning d'avance très détaillé vs. délégation à chaque armée des choix quotidiens). Cette observation est d'autant plus salutaire que la contradiction, évidente dès qu'on l'énonce, n'est que fort rarement rappelée dans les textes d'histoire militaire.

Enfin, un ressort constant de la psychologie des militaires allemands est la "peur de paraître faible" (pas la "peur d'être faible"), un trait souvent observé et provoquant à chaque fois une escalade dans les comportements. L'auteure met ici le doigt sur un ressort purement culturel, généralement implicite mais parfois tout à fait clairement identifiable dans les justifications que donnent les militaires.

En conclusion, Isabel Hull souligne combien ces déterminants culturels peuvent expliquer l'amplification de la violence, sans même qu'une idéologie raciste ou expansionniste soit nécessaire. Il est alors logique, une telle idéologie étant de plus présente, que les militaires viennent rapidement à appliquer une violence démesurée sans souci des limites légales, religieuses ou humanitaires.

Le texte, toujours clair, est parfois d'une lecture un petit peu difficile à cause d'un parti pris universitaire et de certaines répétitions. Une limite régulièrement observée est que l'auteure considère le déroulement des événements comme fatal ('puisque le plan Schlieffen a échoué c'est qu'il ne pouvait en aucun cas réussir'). De même, peut-être sans vraiment s'en rendre compte, Isabell Hull réduit la logistique des armées à l'approvisionnement en vivres, ignorant par exemple les munitions, si bien que ses arguments sont occasionnellement incomplets. Aussi, le chapitre étendant la thèse au comportement de la mission allemande auprès de l'Empire Ottoman pendant le génocide arménien est moins convaincant.

Ces limites ne changent pas la portée du texte, bien servi par la puissance de sa thèse et par la profondeur de la recherche sur la Namibie ou sur les occupations allemandes. Surtout, les constantes culturelles identifiées, puisque l'armée allemande ne change pas fondamentalement de paradigme après 1918, s'appliquent tout aussi bien à la Seconde guerre mondiale.

Au total, Absolute Destruction est un livre indispensable à la compréhension de l'armée allemande jusqu'en 1945. Il est tout simplement impossible d'écrire sérieusement sur les soldats et les officiers allemands sans l'avoir lu.

Note

[1] Conflit fort peu connu, mais ceux qui auront lu le V de Thomas Pynchon en auront entendu parler, et même ne l'auront pas oublié