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C'est une obscure critique d'un livre sur Rommel en Afrique du Nord, publiée il y a quasiment 10 ans dans une revue scientifique, signée d'un auteur à l'audience confidentielle. Mais une critique qui pointe tout ce qui peut aller de travers dans l'écriture de l'histoire militaire. La voici, traduite en français, sans qu'il soit besoin de pointer le livre critiqué tellement le propos s'applique à nombre de textes.


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L'auteur affirme dans ses remerciements que l'histoire militaire est "peu en cour des cercles intellectuellement à la mode ". C'est un refrain que l'on entend régulièrement de la part des historiens militaires, qui ajoutent au passage que la discipline est délibérément négligée quand sont recrutés les enseignants. Mais ce livre met en évidence certains des problèmes de l'histoire militaire, tels qu'ils sont perçus, peut-être, par l'ensemble du milieu universitaire. Non seulement il y a une fétichisation du combat (et de l'armée allemande), mais quand le texte porte, comme dans ce volume, sur de de longues séries de batailles, il peut passer en surchauffe : les hommes sont épuisés, l'activité est intense, la chaleur est oppressante, la puissance de feu est écrasante, le combat au corps à corps est féroce, les pertes sont lourdes, les bombardements sont continus, les tirs d'artillerie sont intenses, la portée des mortiers est suicidaire, les tirs antichars sont constants, les commandants sont vaillants, la résistance est farouche, les régiments sont disloqués, les tentatives sont désespérées, les défenses sont impressionnantes, les unités échouent misérablement, les efforts sont hésitants, les contre-attaques sont fougueuses, le leadership est tenace, les résultats sont prévisibles, les attitudes sont agressives, les coups portent comme l'éclair, les avances sont rapides, les situations sont critiques, les encouragements sont chaleureux, les patrouilles de routine sont fastidieuses, les situations sont critiques, etc.

Est-ce que chaque nom a besoin de son adjectif, chaque verbe de son adverbe ? Certainement tous les tirs sont nourris, et toutes les contre-attaques courageuses ? Et le combat au corps à corps est-il jamais autre chose que féroce ? Que dire de l'affirmation selon laquelle " Berndt était un de ces jeunes hommes fringants dont Rommel aimait la compagnie, et avec qui il prenait plaisir à se baigner nu. A part cela, Rommel était émotionnellement frigide" ? Comment savons-nous que Rommel a "rêvé" d'envahir l'Egypte ou que Weichold était comme une "âme soeur" ? L'auteur parle de "l'esprit arabe". Est-ce que cela est à rapprocher de "l'esprit nègre" de l'histoire des États-Unis ? (...) L'auteur adhère largement au mépris que les Allemands ont pour les Italiens ; pourrait-on supposer que l'attitude des Allemands envers, disons, les Juifs ou les Slaves soit prise avec le même sérieux ? (...)

Ce livre plaira sûrement aux historiens militaires, mais pour les autres les clichés linguistiques et la tendance à romancer les combats soulèveront autant de questions qu'ils apporteront des réponses, ce qui pourrait bien expliquer pourquoi l'histoire militaire est souvent négligée dans les nouvelles nominations au sein du corps professoral.